46 B - Claudine O.

Tourner ou ne pas tourner à gauche en sortant de la gare

Tourner ou ne pas tourner à gauche en sortant de la gare

Par Claudine O.

Si j’avais tourné à gauche en sortant de la gare ce matin là, j’’aurais rejoint B. là où il m’attendait . Je ne saurai jamais comment mon destin aurait été différent.

Tourner à gauche ou aller tout droit, c’est de ces 90 degrés qu’aurait dépendu la suite de ma vie. Serais-je restée moi-même ou devenue une autre, pour un autre ?

Je suis allée tout droit. Dans le droit chemin, pour continuer cette vie vers le soleil d’automne qui, est-ce un signe (mais je ne crois pas aux signes) me montrait le chemin tout droit. Celui que j’ai pris. Qui me ramenait vers une vie heureuse, vers toi, lumineux comme un matin d’été, toi qui m’offrais depuis déjà si longtemps la chaleur, la lumière, la définition et la certitude de qui j’étais. Toute simple en somme. Moi. Les arbres de la ville me reconnaissaient, ils me disaient dans leur langage logique et botanique que tout était comme avant, que rien n’allait changer, que le chemin était tout tracé.

Mais il y avait B. rencontré quelques mois plus tôt. Il était le contraire de toi, et en même temps un peu semblable. Ou alors c’est moi qui l’imaginais. Il était l’ombre et l’inconnu , je connaissais beaucoup de choses de lui , je les aurais su toutes si j’avais tourné à gauche .A gauche m’attendaient l’inconnu, la passion sans doute.

Il avait une famille, femme et enfants. Nous, toi et moi, n’avions rien que nous deux et cela nous suffisait.

Mais peut-on détruire quatre vies, sans compter la mienne, parce qu’un jour s’est ouvert une parenthèse dans le réel, un échange de regards, une rencontre, un partage d’idées, de rêves peut-être. C’est ce matin-là que la décision s’est imposée..

En tournant à gauche m’attendait le chaos. Peut-être le bonheur, la passion surement, mais que peut-on construire sur des ruines ? Sur des remords du mal que je t’aurais fait. Que je nous aurais fait.

Je suis allée tout droit vers le soleil. Vers notre foyer. Vers toi. Et mon questionnement a cessé d’avoir sa raison d’être.

Je n’ai jamais revu B. Trente ans après, alors que tu n’étais plus là, j’ai tenté de lui envoyer une bouteille à la mer. Elle n’est jamais revenue sur mon rivage, et peut-être n’a-t-elle jamais atteint le sien.