46A - Bénédicte-Fredaine - Souvenir


N°46A Souvenir par Bénédicte-Fredaine

Nous étions six à bord de ce voilier qui filait sur la Méditerranée au cœur de l’été. Nous naviguions au près, une allure très agréable, le vent était stable, la mer belle. Nous nous laissions bercer, envahis d’une molle somnolence. Soudain le barreur s’exclama :

— Dauphins à tribord !

Tous se redressèrent comme un seul homme.

— Où ça ?

— Là, juste devant, regardez, c’est magnifique…

Déjà nous étions tous à l’avant, avides de découverte. Quel bonheur ! Plusieurs dauphins jouaient, oui, ils jouaient littéralement avec l’étrave. Leurs dos gris luisaient au ras de la surface, ils se lançaient vers le ciel d’un coup de rein, fendaient l’air un instant, puis replongeaient dans la mer à peine houleuse, laissant juste le temps au soleil de midi de faire briller leur front bombé, si caractéristique. Ils allaient, venaient, les uns se ralliaient à la fête qui était aussi la nôtre, émerveillés ; les autres au contraire s’éloignaient en bonds joyeux, faisant jaillir hors de l’eau leur nageoire dorsale bien triangulaire, légèrement recourbée vers l’arrière. Puis ils revenaient, ils tourbillonnaient, montraient leur ventre clair et reprenaient leur course, passant sous le bateau, rattrapant l’étrave en deux plongeons, en un ballet qui nous enchantait.

Ce jour-là plus que jamais, je vis sourire ces animaux magiques à mes yeux. Sous leur grand front, l’avancée de la mâchoire forme un rostre dans lequel la bouche semble esquisser un sourire. Au cœur de leurs ébats, de leurs incessants mouvements de va et vient, je décidai d’interpréter leurs sourires comme une manifestation de joie. Une joie que je partageais pleinement avec eux. Ces dauphins me conviaient à la grande fête de la nature. Oui, c’était bien la nature qui nous réunissait en un même lieu, en un même moment, pour un seul évènement : l’apparition frétillante et tapageuse de ces poissons autour de nous.

J’eus le sentiment intime d’appartenir au même et unique univers que ces merveilleux dauphins surgis soudain pour nous rencontrer. Ce temps extraordinaire du jeu, de la complicité exquise fut pour moi un moment de plénitude. L’azur limpide du ciel, la chaleur bienfaisante du soleil de midi dans le vent léger, la transparence des flots nous laissant apercevoir l’approche de ces grands curieux depuis les sombres profondeurs de la mer, les embruns couleur de neige soulevés par leurs exploits le long de notre coque, habitent désormais ma mémoire. Ce spectacle est aussi profondément gravé dans mon esprit que les fresques et les mosaïques superbes consacrées autrefois à leur représentation par les Grecs et les Romains.

Ce fut un moment d’équilibre parfait, rare, unique. Un équilibre que l’infime variation d’un seul des éléments pouvait faire chavirer. Un évènement inattendu, parfaitement éphémère, fragile.

Et c’est la fragilité même de cet équilibre qui lui donna une inoubliable intensité.