46A - Dominique Olsenn - Tout et rien


Une fin de février. Ou un début de mars. Après trois jours de lourds flocons, le ciel de Provence coiffe de son bleu dur, profond la station de ski encore endormie. Derrière le sommet de Las Planas, l’or rosé qui teinte la neige annonce le soleil. Ce paysage de dessin animé t’a donné le courage ou l’envie de repousser la couette. Bientôt douchée et rassasiée d’un copieux petit déjeuner composé d’une brioche de la mère Fabre et du miel de la vallée de la Roya, tu contemples paisiblement le ciel qui s’éclaircit pour accueillir le soleil dans une atmosphère transparente et pure. Les branches des mélèzes croulent sous la neige accumulée. Tu guettes les premiers paquets soyeux qui glisseront sans hâte et se fondront sans bruit dans le sol immaculé. Tu attends que la lumière s’intensifie et gagne du terrain. Saumalonga s’allonge peu à peu dans les rayons qui la frôlent. Les pisteurs soignent déjà les pistes bleues et vertes pour préparer l’arrivée des skieurs que la neige non damée rebuterait. Tu en connais chaque bosse, chaque courbe car c’est là qu’à 4 ans tu as suivi ton père pour la première fois.

Hors des vacances scolaires, la station retrouve un calme nonchalant. Les locaux sourient à nouveau, débarrassés des Parisiens avides et pressés !

Ça y est ! La Croix de la Berschia étend enfin son ombre dépouillée et à ce signal, les télésièges ronronnent, les tire-fesses tintent dans le silence des forêts qu’ils traversent.

Toi, seule, te laisses traîner sans effort et tu crées la première trace entre les mélèzes. Le silence n’est rompu que par le passage de la perche aux pylônes, petit choc métallique sans agressivité ni écho. Tes skis disparaissent sous la poudreuse dans un chuchotement de satin.

Te voilà au sommet. 2600 mètres. Le Bouchier s’ouvre devant toi. Tout est neuf sous cette neige fraîche. Tu restes debout, là, seule, bienheureusement seule. Tu perçois cependant un envahissement d’une tendresse infinie. Tout autour de toi, des montagnes, des à-pics, des escarpements, des aiguilles, des ravins. Et la blancheur à perte de vue qui habille avec élégance un paysage grandiose.

Une émotion particulière t’oblige à cligner des yeux pour que s’écoulent les larmes sur tes joues rosies. Tu n’es pas triste, non, pas du tout. Tu ressens pour la première fois avec une intensité nouvelle la perfection d’un univers. Le scintillement argenté de la neige, le bleu parfait du ciel, le noir des roches qui affleurent par endroit. Tu vois la paix du monde qui s’offre à ton regard, te dédie sa beauté et t’emporte au cœur de son couronnement de lumière. Tu sais que tu n’es rien au sein de ce tout. Mais tu lui appartiens pourtant, minuscule, infinitésimale, inutile peut-être… Tu vis un instant ébloui de gratitude. Tu saisis avec une lucidité démultipliée le bonheur paisible de cette appartenance.

Comme délivrée, tu glisses enfin dans un murmure de velours, légère et épanouie.

Bien des années se sont écoulées… les images et les sensations de cette journée ne se sont pas effacées. Chaque fois que la vie te malmène, tu fermes les yeux un instant pour que rejaillisse en toi cette paix et cette beauté qui calment et consolent.