46A - Laurence P. - La salamandre



La salamandre – Sujet A – Laurence

J’avais sept ou huit ans, je crois. Après un voyage en voiture qui me paraissait une éternité, nous étions enfin en grandes vacances. A chaque fois, le même rituel nous attendait. Il fallait désincarcérer les valises, paquets, livres, draps et conserves qui s’entassaient dans les voitures de parents, grands-parents, oncles et tantes. Les euphories des uns et des autres, ajoutés aux piaillements des frères, sœurs, cousines et cousins, m’insupportaient. J’avais décidé cette fois-ci d’échapper à tout ce méli-mélo familial et à la corvée des déchargements des voitures.


Subrepticement, j’avais pris la clé des champs, ou plutôt celle des bois. Une vraie petite escapade m’attendait de l’autre côté du jardin, de l’autre côté du portillon. Il faut dire que toute tentative de passage de ce dernier, sans autorisation parentale, était considérée comme un petit délit, une mini fugue. Une fois le portillon franchi, j’avais pris le petit chemin qui mène au bois de l’étang. Le plus périlleux était de passer entre les deux fermes qui jalonnaient ce chemin sans se faire repérer. Ma mission réussissait avec l’aide inespérée et miraculeuse des chiens des fermiers. Pour une fois et à mon grand étonnement, leurs chiens n’avaient pas aboyé et hurlé à la mort à mon passage. Ces pauvres bâtards, à haute consanguinité car issus de croisements improbables, réagissaient aux moindres signes. L’hirondelle, le chat , le renard, le vélo, le médecin, le soleil , la lune, la chauve-souris, le nuage et le postier bien sûr … rien n’échappait à leurs hautes surveillances. Leur unique vocation était d’exhiber leurs canines pour faire très peur et mordre les mollets des aventuriers passant sur leur chemin. Pourquoi ces terreurs du gardiennage à dents pointues m’avaient laissée passer ce jour là sur leur chemin ? Mystère ! Des fées bienveillantes planaient sans doute dans les parages et les avaient anesthésiés d’un coup de baguette magique. Ou alors, ils avaient ingurgité un animal empoisonné et se tordaient de douleur dans un coin de la ferme les privant d’aboiements.

Je venais de surmonter une terrible épreuve de petite fille et un énorme sentiment de fierté m’envahissait. Je me sentais soudain très soulagée. En route vers le petit bois situé tout au bout du chemin, je me dandinais guillerette tout en pressant le pas. Les roquets m’avaient-ils suivie en silence ?. C’était peu probable ; les dents pointues ne connaissaient pas le mot silence. Malgré tout pour me rassurer complètement, je jetais de temps en temps de furtifs coups d’oeil en arrière pour m’assurer que les toutous n’étaient pas à mes trousses. Ouf ! Trois fois ouf… Ils ne me suivaient pas. Ma liberté enfantine pouvait enfin s’exprimer. Mes grandes vacances démarraient ici et maintenant. J’entrais donc dans le petit bois à la recherche de la source avec le cœur léger. Cette source et son eau cristalline descendant tout doucement vers l’étang me fascinaient. Avec vigueur et courage, je me frayais un passage dans le petit bois. Mes petites jambes enjambaient vaillamment les troncs, les branches et les rejets. Mes mains écartaient les herbes hautes et les branches feuillues. Comme dans un songe lointain, J’entendais la voix de mon père qui m’avait souvent expliqué que la source était facile à retrouver. C’était tout droit. Je percevais aussi des aboiements purement imaginaires. Les fameux chiens me hantaient toujours même si j’étais loin des fermes. Surtout, il me fallait garder le cap et ne pas dévier de ma route. Quelques encablures plus loin, j’y étais. Un autre sentiment de fierté et de puissance me traversait pour une seconde fois. Après avoir bravé les chiens, J’avais retrouvé la source toute seule. Accroupie, je plongeais une main dans la nappe d’eau et constatais sa grande fraîcheur, comme d’habitude. Puis mes yeux, attirés par un infime mouvement sur le côté, se fixaient sur un jonc bien vert mais bizarement coloré. Le mouvement m’avait fait légèrement tressaillir. Curieuse et craintive à la fois, j’allais voir la chose de plus près. Agrippé à un jonc, un petit animal assez plat, pas très long et tâcheté de noir et jaune se balançait. Fascinée, je m’extasiais devant tant de grâce et de beauté. Un corps noir brillant pastillé de jaune citron, quatre petites pattes vigoureuses trapues, une queue ronde et longue, des yeux globuleux le faisaient ressembler à un lézard. Mais, un lézard noir, tacheté de jaune, me paraissait très étrange. Un plus, il était brillant. Je n’avais jamais vu de lézard brillant et coloré. En face de quel animal inconnu étais-je ? Sûrement, un nouvel animal que personne ne connaissait. Mon admiration laissait place à un enthousiasme démesuré et déraisonné. L’animal était devenu en une minute à peine mon animal. Mon animal inconnu était donc devant moi près de ma source. Un vrai jour de chance me tendait les bras. J’avais échappé aux chiens, retrouvé seule la source et découvert un nouvel animal. J’examinais l’animal pour pouvoir le décrire aux grandes personnes et, peut être, le faire noter dans les livres des grands savants. Mon imagination se débridait très rapidement. D’abord, ma mission serait de bien le décrire et de donner un maximum d’explications. Je me devais de trouver des explications claires et simples pour être crue. Son corps huileux lui permettait de résister à l’eau. Ses grands yeux exhorbités faisaient fuir les autres animaux lui permettant de survivre. Sa longue queue enroulée autour d’un jonc assurait son amusement au jeu de la balançoire. Et les pattes alors ? J’étais plus ennuyée par ses pattes car je n’avais pas trop d’explications ? Pourquoi reposait-il sur ces pattes très courtes, trop courtes, bien trop courtes ? Il ne pouvait pas courir avec ces pattes là. Et à quoi servaient des pattes si on ne pouvait pas courir avec ? Quand soudain, une pensée m’extirpait du bois pour un retour direct à l’école que j’avais quittée quelques jours auparavant. Je revoyais la frise éducative que Madame Martin, notre institutrice, avait installée dans notre classe tout en haut du mur à la lisière du plafond. La frise dévoilait une panoplie de secrets sur les grands animaux préhistoriques. Tout allait s’éclairer très rapidement dans mon petit cerveau de petite fille. Mon animal à quatre pattes, c’était donc un « tétrapied » puisque Madame Martin nous avait bien expliqué que quatre c’était « tétra ». Quelques secondes de réflexion et d’hésitation passaient. Ah Non, non... c’était un tétrapode. Là, je me souvenais parfaitement des tétrapodes sur la frise. Je les avais si souvent regardés. Ils ressemblaient à de grands, gros lézards bien ventrus. Ils étaient gris-marron et ils possédaient bien quatre pattes très, très courtes…. Et sur la frise, juste sous le dessin des tétrapodes, il était écrit : « ils vécurent il y a des millions d’années ». Soit, mon animal était mince, petit et coloré mais il ressemblait beaucoup aux tétrapodes de la frise de notre classe. C’était certain ! Pendant des millions d’années, Ils avaient eu tout le temps de rétrécir encore et encore. Et ils s’étaient colorés en noir et jaune parce que c’était bien plus joli que le gris - marron. Voilà tout ! C’était simple ! Il fallait que j’accepte cette merveilleuse et délicieuse évidence : j’avais découvert toute seule un minuscule tétrapode. Le dernier né de la famille des tétrapodes était là devant moi à la source. C’était un honneur que la nature m’offrait ! Enthousiasmée par cette immense découverte, mon cœur battait plus fort, mon torse se gonflait et mon esprit s’exaltait. Prise de frénésie, Je savourais avec délice le moment où j’allais l’annoncer à tout le monde. On m’applaudirait, surtout mes parents. Mes grands-mères seraient tellement fières de moi. Peut être même que mon nom de découvreuse serait noté dans les livres des savants, juste sous la photographie de mon animal ? Normal, j’étais la découvreuse. Il faudrait aussi que j’explique tout. On allait me demander de faire un discours au zoo de Vincennes, sûrement. Madame Martin m’aiderait à préparer le discours et papa me dirait comment le lire avec joie et fierté…Le temps était venu de partager cette découverte et de quitter l’animal. J’avais pris le temps de le recouvrir d’une grande feuille pour le protéger. Ah, il me fallait affronter à nouveau les dents pointues sur le chemin du retour. Une autre solution s’offrait à moi : contourner les fermes et passer par les herbages. C’était plus long mais moins risqué. L’envie de raconter ma découverte était si grande et si forte… Je ne courais pas dans les herbages, je volais…

A peine franchi le portillon, mon père m’assenait l’unique question évidente :

« - Où étais – tu ? »

Très essouflée, je lui marmonnais :

« - Dans le bois, à la source et tu sais quoi ? Tu sais quoi ? J’ai découvert un nouvel animal… »

Entre deux respirations, j’avais suffisamment d’air pour lui expliquer qu’il s’agissait d’un magnifique petit animal, une sorte de lézard jaune et noir avec de toutes petites pattes … Et que… Et que… C’était un animal inconnu … Et que… Et que… C’était moi la découvreuse….

Il me laissait reprendre mon souffle avant de me répondre :

« - C’est une salamandre. C’est un animal connu. Assez rare, mais connu ».

Il connaissait l’animal. Sa réponse me terrassait. Malgré le coup de poignard que je venais de recevoir, je n’étais pas vaincue pour autant et je devais lui répondre du tac au tac. Quand il avait prononcé le nom de salamandre, j’avais vu l’écriture suivante : sale-a-mandre. Je lui rétorquais donc du tac au tac :

« - Ah comment ? Tu as dit sale … Ce n’est pas possible. Ah bah non alors ! Mon animal est très propre ! Il vit près de la source … C’est la preuve ! On ne peut pas être sale quand on vit près de l’eau… Ah bah non alors ! … L’eau ça lave ».

Papa avait immédiatement compris ma méprise orthographique et pris son air médusé en me voyant chercher à argumenter et à me débattre pour essayer d’avoir raison.

Tendrement et ironiquement, Il me demandait :

« - Mademoiselle la découvreuse veut - elle bien aller chercher son Petit Robert ? »

Quelques minutes plus tard, je revenais donc avec le fameux dictionnaire. J’y cherchais avec mon père de nom de l’animal en question. Je me prêtais d’autant plus facilement à l’exercice que j’adorais chercher dans le dictionnaire avec lui. Alors, Sale-a-mandre … ça commence par un S n’est-ce pas ! Où sont-ils les S ? A la fin du dictionnaire, normalement … Ah les voilà les S ! Alors, alors …S puis...A… puis L… et Là, subitement l’horreur suprême et absolue me sautait au visage. S-A-LAMANDRE. Le mon de salamandre s’affichait, sans vergogne, sous mes yeux en plein milieu de la page du dictionnaire, avec en prime une belle photographie de l’animal. Je le reconnaissais immédiatement. Dans le Petit Robert illustré, tout était vrai. Le doute n’était donc pas possible. A mon âge, Je ne pouvais pas oser remettre en question le Petit Robert, même pas un tout petit peu. Cela ne se faisait pas. On m’avait bien dit que le dictionnaire était plus fort que tout. Je venais de prendre mon deuxième coup de poignard de la journée. Et ce coup là, il était fatal. La salamandre était parfaitement connue et, en plus, inscrite au Petit Robert illustré. Dépitée et bien vexée, j’avouais à mon père, non sans peine, que l’animal du dictionnaire était bien celui que j’avais vu près de la source. La découvreuse était à terre, anéantie pour le reste de la journée, et peut être même pour le reste des grandes vacances.

Je priais pour que mon père garde cette histoire secrète et n’aille pas la raconter au dîner devant toute la famille. Je craignais les moqueries familiales, même les gentilles moqueries. Cependant, J’avais confiance en mon père car il était très discret et je pouvais compter sur lui. J’avais raison. Il gardait cette histoire pour lui. Même maman ne saurait pas. Au Noël suivant, il m’offrait un grand et beau livre sur Les Amphibiens. De nombreuses explications sur la salamandre et le triton y figuraient. Je les lisais et les relisais. Je me délectais et me gavais de toutes ces connaissances écrites par de grands savants.

Sur ce livre, mon malicieux père m’avait même écrit une petite dédicace :

Pour ma grande découvreuse … Tu trouveras ton lézard dans ce livre. Joyeux Noël ! Papa.