46 A - Laurent E et Valérie W - Neige


En ce jour de décembre, la ville est habillée d’une épaisse couche neigeuse qui ralentit les mouvements et étouffe les bruits de la rue. A l’intérieur de ce café de quartier, les habitués agrippés au comptoir boivent leur canon en silence en jetant un œil distrait à l’écran de télé qui déverse vainement un flot d’images muettes. Des bruits de vaisselle me parviennent de la cuisine. Il est bientôt l’heure de déjeuner. Attablé près de la baie vitrée qui me sépare de l’avenue, je fais grincer ma chaise en bois quand je croise ou décroise mes jambes, un œil sur le journal du dimanche, dont je me détache parfois pour me tourner vers la porte et guetter les rares nouveaux entrants. Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter ce rendez-vous avec le passé ? Il y a si longtemps. Quand je pense à lui, je me souviens de nos jeux en cours de récré. L’empreinte la plus profonde, la plus riche en détails, me vient de notre première rencontre hivernale avec la montagne, en classe de neige, une découverte magique pour de jeunes citadins de banlieue de dix ans d’âge. Quarante ans ont passé. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ? Nous n’avons pas gardé de lien. Je ne sais rien de ce qu’il est devenu, j’ignore à quoi il ressemble aujourd’hui. A l’occasion d’une visite sur un site qui cultive la nostalgie à l’aide de vieilles photos de classe, par curiosité et un peu trop spontanément, j’avais donné suite à une proposition de revoir ce camarade oublié. Oublié ? Depuis cette époque il est figé dans le passé, prisonnier du temps, à jamais inchangé.

Le voilà qui entre. Nos regards se croisent. Je reconnais ses traits, son port de tête, sa démarche élastique. Mais il me fait l’effet d’une imitation grossière, d’un travestissement de la réalité, d’une déformation du réel. Couvert d’un manteau, d’un bonnet à pompon, d’une écharpe aux couleurs de laine crue, il s’avance vers moi, me sourit en me serrant la main. Pour se donner contenance, il prend son temps pour accrocher ses vêtements au porte-manteau puis il se tourne vers le comptoir, m’interroge du regard « un autre ? ». Oui, un autre. Un autre verre de blanc.

Il s’assoit en face de moi, jette un œil autour de lui. Lui aussi cherche ses marques, se demande quoi dire. Alors qu’il ouvre la bouche sans doute pour amorcer une banalité sur le temps de saison, je l’interromps :

« Tu te souviens de la neige ? Au Châlet du Mont Blanc, près du Massif de Balme… »

Son regard direct m’interroge, s’interroge puis s’illumine.

« Mais oui, bien sûr, on avait quel âge ? Dix ans peut-être… »

Il n’achève pas sa phrase. Ses yeux se perdent à leur tour dans le passé. Et il se peut qu’à ce moment précis nos deux esprits se retrouvent par delà les années, devant ce chalet des Alpes où le car nous avait déposés quarante ans plus tôt un soir de février, vers minuit, après un voyage interminable. A la descente du car, nos pas fatigués et hésitants avaient glissé sur un sol gelé encombré de masses de neige grise et de blocs de glace informes. Un brouillard dense ajouté à la nuit noire empêchait d’apercevoir les sommets encore invisibles. La neige, j’en avais déjà vu. Mais une montagne, de vastes paysages entièrement recouverts d’une couche épaisse de flocons clairs, c’était tout nouveau.

Le souvenir s’efface un instant lorsque le serveur dépose nos verres sur la table.

« Alors, qu’est-ce que tu deviens ? »

Mon interlocuteur s’est échappé de notre remembrance commune. Je coupe court à cette incursion dans le présent et le replonge dans le passé.

« Tu te souviens du premier matin ? Le ciel pur, cette blancheur aveuglante sous le soleil, la morsure du froid ? »

Il m’écoute alors dérouler le film de ce souvenir avec des hochements de tête tout droit sortis du passé, le regard perdu au fond de son verre de vin. Comment ne pas retourner à ce matin lumineux, où nous étions convoqués en tenue de ski, équipés de chaussures montantes pour une première immersion avant la classe. Une demi-heure, pas plus, avait ordonné M. Gourio, l’instituteur. Nous étions partis tous les deux comme des flèches, dès l’ouverture de la porte, pour donner des coups de pied dans la masse blanche et poudrée. Je m’étais laissé tomber sur le dos. Puis j’avais changé de position pour me mettre sur le ventre, le visage enfoui dans la neige. La goûter, les lèvres bleuies de froid et ce parfum frais dans les narines vibrantes de plaisir. J’avais ôté un gant pour plonger les doigts dans l’épaisse couche qui me portait, attentif au bruit chuintant, si particulier des flocons écrasés. Quelques boules de neige plus tard, je m’écartais des abords pour m’aventurer à l’arrière du chalet. En levant les yeux vers les sommets qui se dressaient devant moi, je perçus alors l’immensité des lieux. Les rondeurs des congères sous les sapins, les montagnes au loin, aux tons mats et gris bleuté me firent l’effet d’une vague puissante et caressante. Mes jambes s’enfonçaient dans l’épaisseur neigeuse vierge de tout passage et rendaient ma progression difficile. Le premier homme arrivé à la surface d'un nouveau monde n’aurait pas ressenti une joie plus intense. J’aurais pu passer la journée dans la contemplation des cimes et l’exploration des pistes ouvertes par quelques grands animaux s’il n’avait fallu rentrer pour la matinée de classe.

Cet homme devant moi se souvient-il aussi de ces instants éblouissants ou hoche-t-il la tête poliment ? Faut-il maintenant tenter de lui faire comprendre ? J’essaye de le faire parler de son ressenti d’enfant, sans grand résultat. À part quelques bribes de souvenirs communs, nos centres d’intérêt nous éloignent l’un de l’autre. Mon ancien meilleur copain dans son corps d’adulte se tortille maintenant sur sa chaise, visiblement bousculé par le déroulé de mon expérience de jeunesse et mes questions importunes. J’accepte alors d’échanger quelques banalités avant de voir notre conversation se tarir petit à petit. Un coup d’oeil sur sa montre annonce la fin de notre rencontre. Il se lève, prétextant un autre rendez-vous, enfile son manteau, me sort un sourire de convenance en me tendant la main. On ne se promet pas de se revoir. Je le regarde sortir et s’éloigner sans se retourner. La pluie a commencé à tomber sur la ville et fait fondre la neige. J’ai à cet instant la vague sensation d’avoir abîmé mon beau souvenir, comme un enfant casserait son jouet et je me promets de garder pour moi ceux qui me restent intacts et de n’y penser plus que seul, attablé devant un verre de blanc dans un café de quartier, un jour de pluie.