46C - Véronique Kangizer - Disparaître


DISPARAÎTRE

Quand Solène avait entendu la rumeur la concernant, elle avait failli s’évanouir! Comment ces gens qu’elle connaissait depuis toujours pouvaient-ils accorder crédit à ces ragots? Allongée à même le sol de sa chambre, le souffle court, elle resta étendue, agitée par des fantômes, jusqu’à ce que des tremblements la secouent. Elle se releva péniblement, s’approcha du lavabo et ce qu’elle vit dans le miroir la fit chanceler. Son visage était en morceaux, fracturé par des éclats qui ne donnaient plus aucune consistance à son apparence. Prostrée, après un temps qui lui parut infini, elle amassa dans son sac un minimum de vêtements et de nourriture pour tenir jusqu’aux gorges de l’Hérault où elle retrouverait Adèle, la nourrice qui l’avait élevé jusqu’à ses dix ans. Alors, elle pourrait lui conter ce fait divers sordide et sortir enfin de ce cauchemar. Comment les autres, ceux avec qui elle avait vécu avaient-ils pu se laisser abuser par ces faits imbéciles? L’humanité lui apparaissait sombre, suspicieuse, animée de mauvaises intentions. Préférant mettre un terme à ces pensées parasites, elle regarda une dernière fois cette maison qu’elle savait quitter pour toujours et traversa le village.

Arrivée dans les dunes, Solène les dévale aussi vite que sa tête nébuleuse le lui permet. Le soleil baisse à l’horizon et dans cette couleur orangée, elle se perd dans des émotions qu’elle n’arrive pas à analyser. Se roulant dans la pente, elle se laisse emporter par la pesanteur jusqu’au bord de l’océan. Ses doigts s’imprègnent du sable légèrement tiédi, elle hume les odeurs iodées et s’enveloppe dans ces senteurs. Le bruit du ressac à peine troublé par le cri des goélands, elle n’existe plus que comme une surface ouateuse dans ce décor animé. La douleur baisse au fur et à mesure qu’elle accepte de céder la place à cet espace qu’elle aime depuis toujours . L’intensité du drame qu’elle rencontre la laisse ensevelie jusqu’au froid du soir. Le soleil a disparu dans la mer, il est temps de partir. Son sac lui semble peser des tonnes mais sa combativité lui donne des forces insoupçonnées. Elle prend la route et, n’ayant jamais pratiqué de stop, elle lève un doigt tremblant, persuadée qu’aucune voiture ne s’arrêtera. Elle désespère de longues minutes jusqu’à ce qu’ homme lui demande où elle va. La voix cassée, elle annone Montpellier, qui semble correspondre à l’itinéraire du voyageur et ce n’est qu’à la nuit qu’il la dépose en direction de l’arrière pays montpelliérain. Elle connaît bien la région mais la lune éclaire assez peu le paysage et même si elle sait que les gorges de l’Hérault ne sont pas loin, elle peine à grimper dans ce sentier tortueux, sa frontale ne lui permettant pas d’éviter les obstacles. Elle trébuche, ivre de fatigue et se décide à déplier sa petite quechua, dégageant son duvet. C’est ainsi qu’elle s’écroule, courbatue par la route et les évènements pénibles qui ont précipité son départ. Un rai de lumière l’éveille, elle s’étire sereinement mais remonte en mémoire le jour de sa fuite et son sourire s’éteint.

Comment être, alors que lui revient cette fissure dans le monde d’avant? Comment croire au genre humain lorsqu’il est capable de distiller la perversion, le mensonge, d’abattre les croyances qui font le sel de la vie? Tout lui paraît glacial et elle reste là à ruminer ses idées morbides.

Enfin, une force souterraine la tire de ce fiel matinal et repliant sa tente elle reprend la route en grignotant quelques abricots secs. Le torrent intrépide lui fait signe. Avisant un énorme rocher, Solène pose son sac et s’allonge sur la pierre encore fraîche. Fermant les yeux, elle se sent fondre dans cette nature qui lui donne un regain d’énergie. Les pieds dans le gardon de son enfance, elle revoit son Adèle, Adèle la sage qui lui enseignait la croyance en la nature et les bienfaits qu’elle sème, Adèle l’artiste qui à la vue d’un papillon, lui racontait comment il butinait les fleurs pour mourir le soir tombant, Adèle la prudente qui la mettait en garde sur la nature humaine. Non, elle n’avait pas oublié même si l’espoir s’était égaré en chemin. Elle se sent étrangère dans ce lieu familier et continue sa route jusqu’au cirque de Mourèze, escarpé et rocailleux. Il commence à faire de plus en plus chaud, la prudence l’invite à redescendre se rafraîchir et faire tomber la chape de plomb qui lui fait battre les tempes. L’eau glacée l’apaise et à l’ombre d’un olivier centenaire, elle fait une pause salutaire en somnolant, bercée par le chant des grillons. Puis elle reprend son périple et arrive enfin à Saint Guilhem le désert, sur cette grand place qui l’a vu jouer et crier avec ses amis d’antan. Au centre, un banc arrondi fait le tour d’un platane majestueux, agrémenté d’une petite fontaine. Se désaltérant à cette source bienvenue, elle se dirige vers la boulangerie où rien ne lui fait signe que le passé n’est pas mort. Elle achète une baguette et demande si Adèle habite encore ici. Le commis le plus ancien a bien connu Adèle, mais elle n’est plus, elle est partie dans son sommeil. Solène devient blanche et titube sous la nouvelle. On lui propose de s’asseoir mais elle décline l’invitation et prenant son sac, elle court jusqu’à ce que le village ne soit plus qu’un point dans le paysage.

Elle se pose des questions qui la ramène à l’essentiel. Pourquoi vivre si les humains sont décevants? Mais pourquoi mourir à cause d’eux? Solène s’interroge sur sa vie. Elle repense à Adèle, à sa bonté joyeuse et met en balance le pour et le contre. Que lui reste-t-il si ce en quoi elle croyait jusqu’alors, l’amitié, l’amour, la confiance en l’autre vole en éclat? Il lui semble qu’un hors temps s’installe et ne donne aucune réponse.

Essoufflée par l’effort, elle fait une halte au pont du Diable et admire ce paysage magnifique où le bruit de la rivière s’accorde parfaitement avec le chant des cigales. Il fait chaud en ce mois d’Août, et le soleil qui lui caresse la peau fait baisser l’intensité de sa douleur. Elle n’a jamais été déçue par cette région contrastée et toute cette beauté lui rappelle ses bonheurs d’enfant.

- Oui, j’ai disparu de Vendée pour survivre à la honte, j’ai laissé derrière moi les infamies dont on m’a accusé et là, je me retrouve dans cet ailleurs que j’ai aimé. Ce retour aux sources va-t-il m’aider à traverser cette épreuve, ce que je vis comme un échec va-t-il me faire devenir autre?-

Ces questions l’agitent sans qu’aucune solution ne se présente à elle. Elle se remet debout et c’est alors qu’une envie de vomir la tenaille, ce qui ne fait pas partie de ses symptômes habituels. La nausée ne la quitte pas, aussi, alertée par ces signes, elle redescend vers le village le plus proche, entre dans une pharmacie et demande un test de grossesse. Fébrile, elle attend le verdict qui se révèle positif. Des larmes inondent son visage, elle ne sait pas encore ce qu’elle va décider, mais cette nouvelle la réveille, la vie est là.

VERONIQUE KANGIZER NOV 21