47 A – Laurent E. - Désordre


On s’inquiète pour le barrage. Ses jours seraient comptés. Ici, sur les hauteurs, je n’ai rien à craindre. Presque rien. De mon lit me parviennent toujours la lumière pure des montagnes, le doux chuchotement du vent, le pépiement des hirondelles, arrivées il y a quelques jours. La caresse du printemps me console de mes douleurs. Elles ont débarqué un jour sans prévenir, alors que je fendais mon bois pour l’hiver. Depuis deux mois, mon corps endure les assauts de l’avant-garde de la grande faucheuse. Il résiste, figé, arc-bouté contre la poussée du mal. Mes rares visiteurs s’enquièrent de la solidité du sujet, enregistrent les mesures, évaluent les écarts, administrent les remèdes censés éviter le pire, tentent de rassurer leur monde. Je ne les crois qu’à moitié puisqu’une moitié d’eux-mêmes mal cachée ne les croit pas.

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Mon lit, depuis toujours pourvoyeur de réconfort, s’est mué en compagnon encombrant. J’entretiens avec lui un rapport pervers, presque sado-masochiste. J’aime y souffrir depuis que la position allongée tempère un peu mon martyr. Quelques mois plus tôt, j’aimais encore m’y glisser dans la fraîcheur du soir, seul ou accompagné. Je goûtais alors le bruissement des draps froissés, le contact apaisant de ma peau avec le tissu, les plaisirs promis de la chair, le ravissement d’une nuit calme. Aujourd’hui ces mêmes draps n’accueillent plus que ma carcasse solitaire, s’imprègnent de l’humidité persistante échappée de mon corps, me froissent la peau trop longtemps pressée sous mon poids. Mon lit me fait payer l’apaisement qu’il me procure.


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Mon corps étant condamné à l’inaction, mon esprit s’est d’abord affairé en projets de toutes sortes : finir l’auvent, restaurer la clôture du petit pré, renouer avec celle qui partageait pour un temps mon existence. Arrivés à leur point d’épuisement, les projets de beaux lendemains ont peu à peu laissé la place aux souvenirs. Les bons et les mauvais. Ainsi va la course du temps : quand le présent ralentit, le passé le rattrape.


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Le barrage a cédé, hier, à la fin du jour. L’infirmière me l’a appris ce matin, tout occupée à ma piqûre quotidienne, d’une voix si haut perchée qu’on aurait dit qu’elle voulait se hausser pour éviter d’être elle-même submergée par les flots sortis de sa bouche. L’eau s’est engouffrée dans le village, a tout balayé, rempli les caves, inondé les rez-de-chaussée. Un habitant manque à l’appel. Tout n’est plus que chaos, désordre et désolation. Comme la nature l’a voulu. Comme l’homme le refuse. Le désordre n’est-il pas simplement l’ordre que nous n’aimons pas ?