47 - Françoise L. - Célimène

Avant-hier, tout en épluchant les légumes j’écoutais une émission sur le harcèlement scolaire. Soudain un souvenir surgit, me ramenant loin en arrière.


Il y a une vingtaine d’années je suis en déplacement professionnel dans une petite ville de province : ce n’est pas sans nostalgie que je retrouve la région de mon enfance, j’y ai vécu jusqu’à mes treize ans. A la tombée de la nuit, je me promène dans les rues du centre lorsque mon regard est attiré par une grande affiche. Je m’en approche, il s’agit d’une représentation du Misanthrope au théâtre municipal. Un nom me fait sursauter : Delphine Désiré, dans le rôle de Célimène. Je n’en crois pas mes yeux, ce n’est pas possible ! Est ce la Delphine que j’ai connue il y a trente ans sur les bancs du collège, celle que nous surnommions Dédé, qui souffrait d’une timidité maladive. Je rentre à mon hôtel bien perplexe. Je me souviens de sa frêle silhouette qui chuchotait avec peine, lorsque les professeurs l’interrogeaient. Le professeur n’entendant rien, insistait : plus fort s’il vous plaît mademoiselle. Alors d’un seul mouvement, tous nos regards se tournaient vers elle, en tapant sur nos pupitres nous scandions : plus fort Dédé, plus fort. Immédiatement la maîtresse nous faisait taire. Delphine rouge de confusion, bégayait la réponse dans un hoquet et se rasseyait les larmes aux yeux. Quelques mois plus tôt, à la rentrée de septembre, la directrice nous avait présentée Delphine, nouvellement arrivée dans la région. Notre professeur nous a aussi recommandé attention et bienveillance à son égard. Dans cette école privée nous nous connaissions toutes depuis au moins un an, nos parents étaient tous des notables, ils fréquentaient les mêmes lieux, théâtres, concerts, golf ou courts de tennis. Après les présentations, Delphine s’est installée à la place désignée, portant sa pile de livres précautionneusement. Bien évidement l’une d’entre nous s’est débrouillée pour provoquer la chute de ses précieux bouquins. Delphine s’est baissée pour les ramasser tout en s’excusant de sa maladresse. A partir de ce jour là Dédé est devenue notre souffre douleur. En récréation elle était exclue de nos jeux, adossée contre un arbre elle semblait perdue dans ses pensées, un livre à la main. Sous sa blouse d’uniforme Delphine était simplement vêtue, contrairement à certaines d’entre nous elle n’exhibait ni bijou, ni foulard de soie, une écharpe de laine tricotée main recouvrait son cou et un béret bleu marine coiffait ses deux nattes brunes. Si Delphine était d’une timidité maladive à l’oral, elle avait toujours de bonnes notes à l’écrit, ce qui exacerbait notre jalousie et ne faisait qu’accentuer nos moqueries. Sitôt la classe terminée elle disparaissait silencieusement. Nous, nous trainions dans la cour tout en bavardant bruyamment. Une fois la grille fermée, nous nous dirigions nonchalamment vers la boulangerie du coin pour acheter nos sucreries préférées.


Deux ans plus tard suite à une mutation de mon père, ma rentrée au lycée s’est faite dans une toute autre ville et je n’ai plus jamais entendu parler de Dédé.


Par cette simple affiche tout le passé m’est revenu. En mon for intérieur j’avais pitié de Dédé mais pour faire bonne figure je m’associais aux autres dans leur entreprise de dénigrement. Cette nuit là mon sommeil fut agité, comment est ce possible que la terne Dédé soit devenue actrice ? Et quel rôle ? Ce n’est ni la douce Agnès ni Dorine l’effrontée soubrette mais Célimène qui ne manque pas d’esprit ni de coquetterie. Par le passé Delphine semblait si gauche, la moindre remarque la plongeait dans l’embarras. Que s’est-il passé, Quel est son secret ?


Je dois rentrer dès le lendemain à la première heure, et ne peut retarder mon départ pour assister à la représentation. Mon petit déjeuner terminé je règle ma note et interroge mon hôtesse. Connait-elle Delphine Désiré ? Bien sûr dit-elle, c’est une parente, et l’hôtelière de m’expliquer que Delphine était une enfant couvée par sa mère, car née prématurément. Dès son plus âge, malgré sa grande fragilité Delphine rêvait de monter sur les planches. Tout spectacle de cirque ou de théâtre la mettait en joie. Lorsqu’elle est venue habiter dans cette ville, ses parents l’ont inscrit à un cours de théâtre, sur les conseils de leur médecin. Voilà pourquoi Dédé, la discrète disparaissait après l’école et que ce soir la terne Delphine se métamorphosera en belle Célimène. A l’évidence la chrysalide est devenue papillon.


Françoise L.