47A - Corinne LN - Bagdad

BAGDAD

Les coups de feu et les hurlements dans les rues voisines font encore tressaillir Lila mais elle ne sursaute déjà plus. Rompue à cette violence quotidienne depuis des semaines, elle perd peu à peu toute empathie, focalisée sur ses propres souffrances, sur les manques profonds qui la rongent chaque jour un peu plus. Sa famille, ses amis, ses professeurs lui manquent cruellement mais elle pleure aussi les livres qu’elle dévorait à longueur de journée. Avant, elle était studieuse, brillante, pétillante, avide d’apprendre et de partager. Elle voulait se lancer dans de longues études et devenir médecin. Parfaitement bilingue, elle lisait en anglais comme en arabe et commençait à acquérir quelques notions de français et d’allemand. Ouverte sur le monde, elle était bavarde, taquine, riait beaucoup, échangeait avec des amis de tous bords, projetait de visiter l’Europe. Mais aujourd’hui, Lila n’a plus accès au savoir ni au plaisir, le carcan religieux qui lui dicte ses journées est une prison inviolable.

Quand le bruit a couru que les talibans approchaient, un vent de panique a soufflé sur Bagdad, sur les écoles, les facultés et les femmes, toutes les femmes surtout les belles jeunes filles comme Lila. Avec le départ programmé puis précipité des américains, le ciel est tombé sur la tête des irakiens qui avaient goûté à la liberté loin de la terreur religieuse. La famille de Lila a vécu cachée, calfeutrée chez des amis dans l’attente d’un embarquement imminent. Ils ont connu la peur, l’angoisse, les bousculades sur le tarmac avec l’espoir d’une autre vie ailleurs et brusquement l’aéroport a fermé, les étrangers sont définitivement partis en les abandonnant à leur triste sort. Pourtant Lila se sentait tellement plus proche d’eux que de ces barbares armés qui terrorisent la population. Ses deux oncles sont morts assassinés comme beaucoup d’autres et, rapidement, la ville s’est éteinte et les femmes ont disparu cachées, violées ou contraintes de se marier pour leur sauvegarde.

Lila a d’abord voulu mourir pour échapper à l’obscurantisme et la vie de misère qui l’attendait. Elle ne s’est jamais fait aucune illusion. Depuis son mariage forcé, elle pleure chaque jour en secret. Mais si elle fait mine d’accepter son sort, au fond elle refuse de se résigner. Pour tenir le coup, elle se répète en boucle que si son corps ne lui appartient plus, son esprit est libre, on ne pourra jamais lui enlever ses connaissances, son imagination, ses rêves, ses souvenirs. Contrainte d’obéir à des règles édictées par des brutes, Lila survit comme elle peut sous le joug d’un homme qui l’indiffère ou la répugne selon les jours. Son mari n’est pas un monstre, il est juste trop âgé et ignare, il ne connait que le Coran, l’endoctrinement, la violence, les fausses promesses. Devant lui elle baisse les yeux ou elle les ferme, elle a appris à éteindre son regard mais quand elle est seule devant son petit miroir doré, elle se sourit, elle se lance des clins d’œil et se récite des poèmes. Les corvées dictent ses journées, et quand ses nuits sont trop insupportables, Lila vomit en cachette. Elle côtoie d’autres femmes qui ont la même tristesse, la même absence dans le regard mais aucune n’ose se plaindre ni même s’exprimer, la rébellion coute trop cher dans ce monde d’hommes fanatiques et armés.

Lila aimerait tant pouvoir aller se promener à son gré comme autrefois, sans être chaperonnée et enfouie sous un rempart de voiles noirs, respirer l’air pur, sentir le vent sur son visage, avaler les rayons du soleil. Comme elle n’a plus le droit de lire ni d’écrire ni même de s’exprimer, au point d’en perdre lentement le désir, le mutisme est devenu son bouclier mais dans sa tête elle chante, elle danse, elle crie son désespoir, sa rage et elle pousse des hurlements de louve. Personne ne pourra jamais lire dans ses pensées, ils ne s’en doutent pas mais elle ne leur appartiendra jamais, elle ne se soumettra jamais. Pour eux, elle n’est qu’un ventre, une esclave, à peine un être humain, ils s’imaginent qu’elle a peur mais ils se trompent. Elle a tant lu, tant appris qu’elle est forte, plus forte que le destin même. Elle comprend déjà tant de choses, à seize ans, elle est plus mature que tous ces barbares réunis.

Alors, sans crayon, sans papier, chaque jour Lila écrit. Cette gymnastique intellectuelle ardue et passionnante est sa bouffée d’oxygène, son garde-fou, son unique distraction. Elle trace des mots invisibles du bout de son index sur le mur de la chambre et elle se relit, elle apprend par cœur chaque phrase pour qu’elle reste gravée dans sa mémoire. Un jour peut-être elle rédigera un livre pour raconter son calvaire, celui de toutes les femmes asservies qui n’ont droit ni à la liberté, ni à l’amour. Parfois elle songe à celles partout dans le monde qui ont le droit d’apprendre, de travailler, de tomber amoureuses, qui sont libres de leurs choix tout simplement, et elle ne peut s’empêcher d’en vouloir un peu à celles qui ne savent pas profiter de leur chance. Mais sa religion prône le respect de chacun, la tolérance et le pardon, alors elle s’efforce de pardonner, elle lutte contre sa haine pour ceux qui l’ont emmurée et ceux qui l’ont laissée tomber.

On lui a volé son corps, sa vie et on essaye d’éteindre sa flamme mais, comme tous les innocents incarcérés, Lila s’accroche à un infime espoir. Infime car la lutte est inégale et ce petit être qui grandit dans son ventre sera une frontière infranchissable. Mais elle n’a pas le choix et ce nouveau fardeau elle l’accepte volontiers. Lila sera une mère aimante, elle espère secrètement avoir une fille pour la garder contre son coeur mais elle craint d’être incapable de la protéger dans ce monde d’hommes. Alors il faut que ce soit un garçon, pour lui la vie sera plus facile.

Et, un jour lointain, quand ses enfants auront grandi, Lila s’enfuira pour de bon à n’importe quel prix. Ce jour-là, cette liberté qu’elle a eu la chance d’effleurer sera plus précieuse que sa vie même. Ses parents l’ont appelée Lila, « petite nuit », mais pour l’instant elle voit l’avenir comme une nuit éternelle.