47A - Laurent E. - LIBERTAD, IGUALDAD, FRATERNIDAD



- I -

LIBERTAD

Mon amour,

Ma vie,

Je t’écris cette lettre du fond d’une cave transformée en prison avec l’espoir improbable de te la faire parvenir sans la voir tomber entre des mains hostiles. Les insurgés m’ont arraché à notre maison ce matin. J’ignore leur but. L’enlèvement d’un poète ne me paraît pas conférer un si grand avantage à ses ravisseurs. Peut-être attendent-ils de moi la révélation de quelque secret. Je serais alors bien en peine de les satisfaire. Ou peut-être espèrent-ils simplement monnayer ma libération. Je ne me savais pas écrivain d’une telle valeur.

Dans un certain sens, mon enfermement en sous-sol est une bénédiction : j’échappe, contraint et forcé, à la chaleur écrasante de ces derniers jours. J’aurais simplement voulu pouvoir choisir ma cave. Il règne ici une odeur de poussière sale mêlée de vapeurs d’alcool. Je suppose que le propriétaire y entreposait son vin. Le breuvage a disparu, pas l’odeur. Il en va des mauvais nectars comme des promesses de jours meilleurs : une fois avalés, il ne nous en reste que leurs relents amers.

J’aurais voulu aussi pouvoir me dispenser de la présence d’un geôlier. Le mien est un jeune insurgé à peine sorti des jupes de sa mère. Il serre son fusil contre sa poitrine comme un enfant presserait son ours en peluche contre lui. Nous ne nous sommes pas encore beaucoup parlé. Il transpire de nervosité et m’apparaît mal à l’aise dans son rôle de gardien. Sans doute lui a-t-on confié une tâche à laquelle il n’était pas formé. Peut-on d’ailleurs s’y préparer ? La propension à priver son prochain de liberté est-il un attribut de la nature humaine ?

J’ai voué ma vie entière à glorifier la liberté des Hommes et me voilà enfermé par ceux d’entre eux qui ont pris les armes pour conquérir la leur. La situation prêterait à rire si l’incertitude du lendemain ne me nouait pas la gorge. J’ai surtout la sensation d’avoir été plongé vivant dans le paradoxe qui a nourri mon œuvre jusqu’à ce jour : la liberté se joue de nous comme un mirage, elle recule à mesure que nous tentons de l’atteindre.

N’aie pas peur pour moi. Je trouverai le moyen de fausser compagnie à mes ravisseurs pour te rejoindre en exil. Ils n’ont pas l’air très organisés et mon geôlier me fait l’effet d’un agneau bien tendre. Je crains plus pour l’avenir de notre pays. Si la liberté est un mirage, le rêve d’égalité entre les êtres vanté par les insurgés me fait l’effet d’une tromperie car leurs dirigeants sont trop sots pour imaginer un monde sans chefs, sans privilèges et sans castes. Et l’élan de fraternité invoqué à tout propos de part et d’autre est un mensonge de plus qu’il nous faudra percer à jour car il sert plus que jamais à nous diviser et à nous dresser les uns contre les autres.

Comme tu le vois, même si des îlots épars de véritable humanité me donnent encore quelque motif d’espérer, la tâche est immense, comme est immense l’amour que je te porte.

Mes baisers volent vers toi.

Juan

PS : Mon infortune aura au moins eu le mérite de me donner la matière d’une petite pièce de théâtre dont j’espère te faire parvenir le manuscrit dès que l’occasion m’en sera donnée.

- II -

IGUALDAD

Piècette en un acte

de

Juan Saber

La scène représente côté jardin une geôle faiblement éclairée par la lumière venus d’un soupirail et séparée par une cloison faites de planches à clair-voie du côté cour où sont disposées une petite table et une chaise. Au fond, côté cour, apparaissent les premières marches d’un escalier ascendant. Le prisonnier est assis sur le sol, adossé au mur côté jardin, occupé à écrire sur une feuille de papier. Le geôlier se déplace nerveusement de long en large, un fusil à la main, à l’écoute des bruits venus par l’escalier, sans quitter longtemps le prisonnier des yeux. On entend une fusillade et des cris, qui semblent d’abord se rapprocher. Puis la rumeur s’éloigne et tout s’apaise progressivement.

LE PRISONNIER (glissant sa feuille et son stylo

dans la poche intérieure de sa veste)

Ça se calme on dirait.

LE GEÔLIER s’approchant, menaçant

Silence ! Il est interdit de parler !

LE PRISONNIER

Je pensais qu’on m’avait mis ici pour me faire parler…

LE GEÔLIER

Tais-toi je te dis ! Tu parleras quand on t’interrogera.

LE PRISONNIER

Alors interroge-moi. Je te répondrai... Peut-être...

LE GEÔLIER

Si tu ne la fermes pas je préviens mon responsable. (Pointant son arme sur le prisonnier) D’ailleurs je ne sais pas ce qui me retient de te descendre tout de suite.

LE PRISONNIER

Tu ne feras rien de la sorte. Si on m’a laissé la vie sauve c’est parce que tes chefs espèrent tirer de moi quelque chose d’intéressant. Et s’il m’arrivait malheur alors que je suis sous ta garde, je ne donnerais pas cher de ta peau.

LE GEÔLIER baissant son arme

Après tout, que tu te taises ou non, c’est toi qui es derrière les barreaux (il s’assoit sur la chaise).

LE PRISONNIER

En es-tu si sûr ? Mon corps est enfermé, c’est un fait. Mais mon esprit est libre et vagabonde comme il l’entend. Je ne dépends de personne et ne reçois d’ordre de quiconque. Quant à toi, tu pourrais aller et venir à ta guise mais des chaînes invisibles te retiennent à ta mission et au respect des consignes. Tu as beau dire, tu es moins libre que moi. Je parle trop. J’ai soif. (Plus fort) J’ai soif ! (Silence) Ce qui me console, c’est que toi aussi tu as soif.

LE GEÔLIER

Tu te trompes. Je n’ai pas soif.

LE PRISONNIER

Tu as soif. Va nous chercher à boire.

LE GEÔLIER se levant puis se ravisant

Je ne peux pas. Je dois te garder à vue. J’ai des ordres.

LE PRISONNIER se levant

Des ordres ! (Il rit) La belle affaire ! Tu aspires à la liberté et tu t’empêches de vivre parce qu’on t’a donné des ordres ? Tu devrais pouvoir t’abreuver lorsque le besoin t’en vient, mais tu préfères obéir à des consignes qui t’interdisent d’étancher ta soif ! Toi qui prétends lutter pour la liberté, l’égalité, la fraternité entre les hommes, si tu refuses à ton propre corps ce qu’il te réclame, que feras-tu subir à l’avenir à tes semblables ? Quel supplice leur infligeras-tu pour obéir aux ordres ? Pendant que nous souffrons toi et moi de la chaleur par la volonté de tes supérieurs, crois-moi, eux boivent tout leur saoul et ne laissent pas leur part aux autres. Pourtant nous sommes tous faits de la même chair, du même sang. L’eau apaise notre soif comme la leur. Nous rions quand le vin est bon et quand les femmes sont belles, nous pleurons la mort de nos proches, nous aspirons tous au bonheur. Qu’est-ce que cette révolution qui maltraite ses propres partisans ? Si l’égalité entre les hommes doit apporter à tous ce dont ils ont besoin, je ne comprends pas pourquoi tes chefs osent te priver d’eau.

LE GEÔLIER cherchant ses mots

Il y a bien une raison à ça. Tu devrais le savoir, toi l’intellectuel, qui vit dans les beaux quartiers, qui partage la table des riches et des puissants. (Sur un ton plus assuré) Quand le peuple s’est soulevé, on ne t’a pas vu sur les barricades. Où étais-tu ? Pourquoi n’as-tu pas pris les armes comme les autres ?

LE PRISONNIER

Que je mange à la même table ne fait pas de moi l’un des leurs. Non, tu fais fausse route. Si tu m’avais lu, tu saurais que je n’ai jamais soutenu le pouvoir en place. Les princes qui nous gouvernent affectent d’aimer ma poésie. Devrais-je en avoir honte ? Aurais-je dû arrêter d’écrire pour éviter le procès que tu me fais ? Réfléchis ! N’est-ce pas la même liberté qui guide tes pas et dicte mes vers ? Nous ne sommes pas différents toi et moi, nous marchons vers un même but, nous partageons la même destinée. Ce qui nous importe le plus au monde n’est-il pas l’accomplissement de nous-mêmes ? Nos chemins diffèrent, voilà tout : tu portes un fusil, moi, un stylo. Alors quelle est cette raison que tu invoques pour justifier cette cloison qui nous sépare ?

LE GEÔLIER

Tu sais très bien que ceux qui ne sont pas avec le peuple sont contre le peuple.

LE PRISONNIER

Soit. Alors dis-moi qui fait partie du peuple et qui en est exclu.

LE GEÔLIER

Tous ceux qui souffrent en font partie. Comme ceux qui sont exploités par les puissants. Toi, tu ne souffres de la domination de personne. Tu n’es pas un homme du peuple.

LE PRISONNIER

Me classerais-tu pour autant du côté des oppresseurs ?

LE GEÔLIER

N’essaie pas de m’embrouiller ! Pour moi tu n’es pas des nôtres et c’est pour ça que tu es enfermé.

LE PRISONNIER

Peux-tu au moins concevoir un instant que c’est en réalité le contraire ? Je ne suis pas des vôtres parce qu’on m’a enfermé. Voilà la logique de tes chefs : c’est celle de l’arbitraire, de l’inique et de l’injustifiable.

LE GEÔLIER

On verra bien qui a raison lorsqu’ils reviendront.

LE PRISONNIER

As-tu besoin d’un chef pour savoir quoi penser ? Faut-il qu’un autre te dicte tes réponses ? La meilleure raison d’agir en ce monde est celle qu’on forge de ses propres mains, pas celle qu’on emprunte à un autre. Si tu veux passer pour l’égal de ton prochain, décide par toi-même et tu verras ton chemin s’éclairer devant toi. (Silence) Au fait, je m’appelle Juan Saber. Quel est ton nom ?

LE GEOLIER

Je sais qui tu es mais je ne suis pas censé te donner mon nom.

LE PRISONNIER

Pourquoi ne pourrais-je pas le savoir puisque tu connais le mien ?

LE GEOLIER

Parce que tous les insurgés ont un pseudonyme et ne doivent pas donner leur nom.

LE PRISONNIER

Qu’est-ce qu’un homme qui n’ose dire son nom ? Que diraient ton père et ta mère s’ils t’entendaient ?

LE GEOLIER

Laisse mes parents en dehors de ça.

LE PRISONNIER

Ne seraient-ils pas plus fiers de voir leur fils sortir de l’ombre où d’autres cachent leur honte ? Ne seraient-ils pas ravis de te voir faire un pas en avant, te défaire de cet accoutrement ridicule et de cette arme qui ne te ressemble pas pour cesser de te dissimuler derrière une fausse apparence, et là, en pleine lumière, sous les yeux de tous, affirmer haut et fort ton identité, parce que ton nom, m’entends-tu, ton nom, comme ta nudité, est ta plus grande force en ce monde. Rien ni personne ne peut te l’enlever. Et c’est pour cela que les hommes se valent : parce qu’ils ont un nom. Comprends-tu maintenant pourquoi on t’en a dépouillé ?

LE GEOLIER

Mon nom de combat c’est Alcatraz. Comme l’oiseau. On a tous des noms d’oiseaux. Mais mon vrai nom c’est Ignacio Candor. (Pointant aussitôt son arme sur le prisonnier d’un geste fébrile) Mais ne dis à personne que je te l’ai donné sinon je te tue.

LE PRISONNIER

Tu t’appelles Ignacio et maintenant tu trembles.

LE GEÔLIER

Je ne tremble pas !

LE PRISONNIER

Tu trembles parce que tu as enfin décidé de penser par toi-même. C’est sans doute là ton premier acte véritable d’insurrection depuis que tu portes ce fusil.

LE GEÔLIER

Tu m’échauffes le sang avec tes beaux discours. Vous êtes bien tous les mêmes, vous, les intellectuels, à jouer au plus malin en vous moquant des gens du peuple. On en a soupé de vos histoires à endormir les masses.

LE PRISONNIER

Et toi ? Es-tu vraiment convaincu par la soupe servie par tes chefs ? N’est-ce pas plutôt parce qu’on t’a forcé que tu es là aujourd’hui ? Mais dis-moi plutôt comment va ta sœur.

LE GEOLIER

Comment sais-tu que j’ai une soeur ? Qui te l’a dit ?

LE PRISONNIER

Personne. Ton histoire est vieille comme le monde. Ou tu t’engages aux côtés des insurgés ou ta sœur finira ses jours dans un bordel. Quel est son prénom ? Où se trouve-t-elle ?

LE GEÔLIER

Esperanza. Elle vit à Bella Ciudad, près de la frontière.

LE PRISONNIER s’approchant de la porte de sa geôle

Ignacio, ta sœur va nous sauver tous les deux. Parce que nous allons la sauver d’abord. Ouvre-moi.

LE GEÔLIER

Je ne peux pas. On me fusillerait.

LE PRISONNIER

Voilà donc ce qui t’arrête. Si tu n’agis que par crainte de tes chefs, il est temps pour toi de trouver une autre forme d’engagement. Allez, ouvre et allons délivrer ta sœur. Ce combat-là te tient plus à cœur et je sais comment faire. Mon cousin Felipe Munoz est affecté en garnison à Santa Rosa. Il garde la frontière. Il nous sera utile.

LE GEÔLIER d’abord hésitant

Si tu dis vrai, je te laisserai partir. Sinon, je te fusillerai sur place.

LE PRISONNIER

Tu n’auras pas besoin de me laisser partir. Nous partirons ensemble. Parce que nous sommes frères. (Après avoir franchi la porte ouverte par le geôlier) Suis-moi.

(Ils empruntent tous deux l’escalier à pas lents, en rasant le mur)

RIDEAU


- III -

FRATERNIDAD

Republica de San Julian

Armée de terre

12ème compagnie

Garnison de Santa Rosa

Santa Rosa

Le 27 août ****

Procès-verbal ****/00666

Ce 27 août un groupe de trois individus nous a été signalé aux abords du Rio Dorado, cherchant manifestement à traverser la frontière. Je me suis rendu sur place avec deux hommes de ma compagnie pour les appréhender. Arrivés sur les lieux, nous avons scruté les environs à l’aide de nos jumelles et j’ai rapidement aperçu les suspects descendre la berge et s’engager dans l’eau en direction de la rive opposée. J’ai formellement reconnu l’un des trois fugitifs comme étant le dénommé Ignacio Candor, insurgé recherché depuis le 8 août. Il était accompagné d’un homme plus âgé qui pourrait être le poète Juan Saber et d’une femme plus jeune, non identifiée. J’ai aussitôt ordonné à mes hommes d’aller se procurer une embarcation en amont du fleuve pour nous permettre d’appréhender les fuyards. Alors que mes hommes n’étaient pas encore revenus, les trois individus ont été emportés par les courants. Nous avons recherché les corps mais sans résultat.

Ayudante Felipe Munoz