47A Valérie W - Qui suis-je ?


Au 1er étage

Je regarde la porte. Elle ne veut pas s’ouvrir. Sur le lit, une robe. Pas de fenêtre. Fait-il jour ou nuit ? Est-ce l’hiver ou le printemps ? Je ne vais pas mettre cette robe. Assise sur ma chaise presque tout le temps, je regarde la porte. Parfois, je m’allonge sur le lit. Je pousse la robe du pied pour essayer de trouver le sommeil. Elle revient toujours à sa position initiale. Qui s’occupe de la remettre à la même place ? Je ne dois pas… il ne faut pas…Comment c’était quand je rêvais ? Je ne sais pas qui je suis. A quoi je peux bien ressembler ? Mes bras, mes mains, mes jambes, mon ventre, ma chair nue me semblent jeunes. Il faudrait me couvrir. La nudité est interdite. Au-dessus de la pièce, c’est le toit sur lequel se promène des créatures étranges. Elles grattent les tuiles. Des roucoulements me parviennent atténués. Mes oreilles doivent rester pures. Où est mon frère ? C’est ma mère qui m’oblige à mettre cette robe. Il n’en est pas question. Elle croit me connaître. Il n’en est rien. Je l’attends. Elle va finir par ouvrir cette porte. C’est la force de mon regard qui va faire jouer la clé, le verrou va tourner sur lui-même, le pêne va pencher vers le sol, les gonds vont grincer quand la porte s’ouvrira sur l’inconnu.

A la cave

Le feu ronfle dans le fourneau qui alimente l’immeuble. La trappe ouverte illumine la cave. A proximité, sur un lit de fer, je repose. Si mes poignets et mes chevilles n’étaient pas attachés de chaque côté, je serai parti depuis longtemps. J’ai une claire vision de mon corps maigre et nu, tremblant malgré la chaleur d’enfer. Me traversent des visions sanguinaires de chairs déchiquetées. Si je l’attrape, je la tue. J’en suis sûr. Ma mère. Cette femme insensible, inconsciente. Elle aime ses prisonniers et s’assure de leur enfermement. Magda, la gouvernante, la maîtresse des clés n’agit que sur ordre maternel. Parce que ma mère, elle, s’assoit sur des sièges garnis de satin, se regarde dans de grands miroirs et y fait des mines de séductrice. Je ris de la savoir pleine d’illusions. Mon rire fait bouger le lit. Le bruit du fer, métallique, chaud, me fait de l’effet, je secoue mes chaînes. Que fait donc l’autre, au 1er étage ? Si elle descend à la cave… quand ma mère descendra, je la tuerai.

Au rez de chaussée

- Magda, allez voir les prisonniers.

- Vous m’avez appelée Magda…

- Vous êtes Magda ! Obéissez !

- Je suis le Docteur Petersen, votre psychanalyste, vous ne vous souvenez pas ?

- Magda, arrêtez de me contrarier. Descendez à la cave, puis montez au premier étage…

- Qui se trouve à la cave ?

- Mon fils… Le fou, le meurtrier…

- Et qui se trouve au 1er étage ?

- Je ne peux pas vous répondre, j’ai du mal à savoir ce que c’est…

- Un être humain ?

- Oui. Mais… son genre, c’est si difficile..

- Et vous, où êtes-vous ?

- Je ne sais pas. Je suis sûre d’avoir décidé de ne plus servir mes trois maîtres…

- Vos trois maîtres ? Vous avez lu Freud ?

- Magda, vous dites n’importe quoi !

- Je suis le Docteur Petersen. Ce sont vos enfants ou vos maîtres ? Rappelez-vous, vous êtes sous hypnose.

- Où est Magda ? Que vont-ils devenir au 1er étage et à la cave ? Ils vont mourir. Il faut …

- Vous vivez avec eux, ils sont une part de vous.

- Ce sont mes enfants. Même s’ils me détestent, je crains qu’ils meurent. Je vais devenir quelqu’un d’autre s’ils meurent.

- Vous serez la même personne si vous les traitez bien. D’une certaine manière, ce sont vos enfants. Mais je vous assure qu’ils sont une part de vous.

- Dois-je aller les voir ? Je les aime malgré… malgré…

- Malgré la rigidité des principes et des interdictions, la folie et le sang ?

- Oui.

- Alors, notre séance se termine. Je vais maintenant compter de 1 à 3, à 3 vous vous réveillerez. 1… vous êtes sur le point de vous réveiller. 2… vous allez oublier le 1er étage, vous oublierez la cave. 3… vous êtes réveillée. Comment vous sentez-vous ?

- Libre