48A - Laurent E. - Qu'as-tu fait ?


Qu’as-tu fait ?

Ton corps s’éloigne de toi. Il disparaît lentement sous tes assauts, tes piques, ta folie. Je ne te reconnais plus. Nos face à face se multiplient et tu changes à vue d’œil. Chaque fois tu désespères, tu te lamentes. Mais tu repars à l’attaque, toujours offensive, jamais satisfaite. Je peine à te suivre. Tu t’émeus chaque jour à te voir différente de celle que tu étais auparavant, alors que tu as tout fait pour n’être plus la même. Tu guerroies, tu luttes, tu t’acharnes. Tu jettes dans la bataille maints et maints remèdes, tu confies ton corps à des illusionnistes, corriges d’hypothétiques défauts, donnes à tes courbes des reliefs factices, modèles ton visage au gré de tes désespoirs. Et toujours tu me dévisages, à la recherche de toi-même. Tu t’es fuie et t’es perdue, sans espoir de retour. Tu ne me crois pas ? Regarde-moi. Regarde-toi.

Qu’as-tu fait ?

Le temps jour après jour donnait à tes traits l’assurance séduisante de la maturité, les marques attirantes de l’expérience d’une vie riche et passionnée. Quelques plissures ornaient-elles le contour de ta bouche ? Elles soulignaient avec évidence l’énoncé de tes convictions. De frêles ridules bordaient-elles le coin extérieur de tes yeux ? Elles s’accordaient avec bonheur au charme de tes sourires. De menus sillons paraient-ils ton front ? Ils donnaient à tes expressions l’intensité la plus seyante. Le temps ne te menaçait ni d’épreuve ni de ravage. Son œuvre rehaussait au contraire tes atouts, affirmait ta place dans le Monde, donnait à ton âme sa plus noble apparence. Le temps était ton allié mais tu ne l’as pas cru et l’as trahi. T’ai-je jamais menti ? Je te le dis, tu peux me croire : tu étais plus radieuse alors qu’à tes vingt ans.

Qu’as-tu fait ?

L’amour aurait dû te préserver mais tu ne l’as pas écouté. Tu as écouté les autres, écouté l’être aimé. Tu as eu tort. Tort de t’incliner devant ses fantasmes. Es-tu sûre d’ailleurs de l’aimer encore s’il t’aime sous condition ? Qu’est-ce qu’un amour soumis aux préférences de l’autre, à ses désirs, à ses ultimatums ?

Tu as voulu faire disparaître ce corps déchu d’amour, ce corps honni pour n’être plus désiré par l’autre, cet autre pourtant indigne de t’aimer, qui ne t’aimait que pour lui-même.

Qu’as-tu fait de toi ?

Tu ne réponds pas ? Tu ne réponds plus. Es-tu morte enfin ?