48A - Valérie W. - Ecrire, ne pas écrire


Il suffirait de ne pas y retourner. Là-bas, au fond du couloir, à côté de la chambre, dans la salle de bains. Dans le salon baigné d’une lumière blanche, debout sur un pied, comme un échassier rose, je souffle sur les ongles de ma main gauche. Le vernis transparent et brillant finit de sécher. A la radio, Yellow de Coldplay envoie en sourdine des notes répétitives, hypnotiques. Je change de pied. Toujours très Pink Floyd, Flamingo sur talons hauts. Autour de moi, mes reflets démultipliés : dans la baie vitrée de mon penthouse au 54ème étage d’un immeuble bleu glacier, la vitrine de la bibliothèque high tech, le verre argenté rempli de smoothie framboise, le cadran de ma montre connectée. 34 ans, ah, ah, vieille, si vieille. « Alexa, ma chère Alexa, dis-moi qui est la plus belle de la cinquième avenue ? ». Alexa clignote de tous ses feux. « Tu es bien belle, ma chère ShaÏna, mais tu sais très bien qu’au bout du couloir… ». L’AI n’achève pas sa phrase. Je l’ai balancée dans la vitrine. Artificial Intelligence, tu parles ! Elle ne l’a pas vu venir celle-là ! Qui est ce connard qui a écrit le portrait de Dorian Gray ? Normalement, c’est le portrait qui prend tout. Mais là, Là, LA !

Il faut que j’y retourne. J’envoie valser mes Stilettos dans les éclats de verre. Pieds nus dans le couloir, je fais quelques arabesques légères de danse avant d’aborder la porte fermée de la salle de bains. Les bras croisés, les mains sur mes frêles épaules me donnent l’illusion d’un bref réconfort. J’ouvre et entre rapidement en laissant la porte ouverte. Un coup d’œil au grand miroir qui couvre tout le mur à droite. Elle est Là ! Encore là, toujours là. Ce matin, elle était déjà là. Je croyais… je ne sais plus ce que j’ai cru. En fait, je n’y croyais pas. Mais elle a insisté pour apparaître. Et j’avais beau la mettre dans le noir, puis appuyer sur l’interrupteur. Elle était toujours là.

Elle s’incruste. Je donne un coup de poing dans le reflet. « Tu ne peux pas foutre le camp ? C’est toi qui est censée vieillir, non ? ». Elle demeure muette. Cette fille doit avoir tout au plus 16 ans. D’une beauté ravageuse, insupportable. Pour être honnête, je me reconnais parfaitement bien : c’est moi à 16 ans. Mais pourquoi ? POURQUOI maintenant ? Incroyable, inimaginable. J’essaie de prendre une photo avec mon smartphone, mais sur la capture d’image, seul mon reflet apparaît. Avec rides prématurées, menton incertain et poches bleuâtres sous les yeux. Je ne peux quand même pas poster la bizarrerie sur mon compte Instagram ! Trop nul ! Je m’assoie sur le bord de la baignoire balnéo. Des larmes coulent toutes seules. Je renifle !

Ah, non, stop le pathos ! Tom va bientôt rentrer. Qu’est-ce-que je vais bien pouvoir lui dire ? Sera-t-il capable de voir cette fille-là ? Je me laisse glisser dans le fond de la baignoire vide. Sur l’écran de mon Samsung, pas de réseau. Le temps passe lentement. Ça me revient ! Le titre du livre : Dorian Gray… Tu parles d’une histoire.

« Hey, babe ». Tom me secoue doucement. « Ca va ? Tu a l’air fatiguée. Tu dormais bien… ». Il se tourne vers le lavabo et se regarde dans le miroir. Je ne fais qu’un bond, genre saut à l’élastique à l’envers pour me retrouver debout. En une seconde, je me retrouve en face d’elle. ELLE ! Il ne la voit donc pas ? Tom pose le savon, passe ses mains plusieurs fois sous le jet d’eau tiède. Il saisit une épaisse serviette et se sèche les mains tout en se regardant, une grimace à droite, puis à gauche pour vérifier sa barbe de deux jours. Comme je ne dis rien, il s’en inquiète. « Ça va pas, je voie bien qu’y’a un truc qui va pas… Dis-moi ma belle ». Oui, d’accord, ELLE, elle est belle. C’est elle qu’il voit dans le miroir. Mais moi, avec mes yeux, ma peau, mon menton… Tant pis, il faut que je sache. « Tu vois quoi, là, devant toi ? ». Il ferme les yeux, prend une brosse à cheveux et se met à chanter « You’re beautiful, you’re beautiful, it’s true… ». Genre Jeff Buckley. Il a une belle voix mon mec. Mais bon, c’est à elle qu’il dit ça. « Tu me vois comment là » je lui demande, un doigt sur le miroir. Un large sourire indéchiffrable sur la face de la provocatrice me donne envie de hurler. Et lui, il s’approche de moi, m’enlace, m’embrasse. Je n’ai plus rien à dire après ça. En sortant, avant d’éteindre, je tire la langue à l’autre qui continue, sans raison apparente, à sourire.

Plus tard, dans la nuit, enfouie dans les draps de coton épais, je rêve. Transportée dans la grotte Cosquer, à la lueur d’une torche, je dessine un visage. Son visage à elle. Alors j’efface et je recommence. Mais c’est toujours elle qui émerge de mes traits de charbon. J’efface encore. Mais sans que je ne fasse rien, elle réapparaît. Alors, je me colle contre la paroi. Pour essayer de me fondre en elle. A mon oreille, le bruit de la mer Méditerranée. Le bruit de l’eau. Je me soulève sur un coude. Où est Tom ? Je me lève, titube, encore ensommeillée. La porte de la salle de bains est entrebâillée. Un rai de lumière. Du bruit, un chuchotement étouffé. Il n’oserait pas, il n’a pas osé…

Faut-il vraiment pousser la porte ? Voir, avaler tout, d’un coup. Lui, collé contre le miroir, elle qui frotte son visage sans bruit. Lui qui gémit. Elle m’aperçoit et continue son manège sans me quitter des yeux. Tom ne m’a pas vue, pas entendue regagner la chambre. J’ai ouvert le dressing, cherché un club de golf, un putter, le plus lourd. Avant de mettre mon idée à exécution, j’ai avalé quelques cachets pour dormir. Quand je reviens de la salle de bains, je me sens très fatiguée. Sans l’essuyer, je pose le putter dans un coin et me jette sur le lit. Presque tout de suite, je retourne dans la grotte Cosquer. Sur la paroi, elle a disparu. Mon visage a remplacé le sien. Mon visage rouge sang. La Méditerranée se met à monter. Je ne pense plus à rien. Si. Une dernière pensée flotte quelques instants : cette histoire… l’écrire, ne pas l’écrire, THAT is the question…