48B - Corinne LN - Elle partit seule...

« Elle partit seule donc au volant de sa voiture, un matin de bonne heure, et roula lentement dans la campagne dénudée de l’hiver. Il faisait très froid et un soleil pâle étincelant luisait sur les champs rasés. Elle avait baissé la capote de la voiture, remonté le col du chandail qu’elle avait emprunté à Jacques et le froid lui durcissait le visage. La route était déserte…» Les effluves de l’eau de toilette de Jacques, si familières, se mêlaient à l’odeur âcre des épandages sur les terres agricoles gelées. Elle enfouit son visage plus profondément dans le col imprégné de vanille et de fleur d’oranger. Le souvenir de l’ardeur de leurs ébats suffit à lui réchauffer l’âme un instant. Elle se revit la veille au soir, lovée contre son épaule dans le grand canapé en cuir marron à la lumière des bougies vacillantes et du sapin de Noël clignotant de tous ses feux. Il lui semblait entendre encore le crépitement du feu dans la cheminée en brique. Elle s’aperçut que les larmes coulaient sur son visage quand le froid commença à les figer sur ses joues engourdies.

Elle avait vécu cette soirée torride comme un baroud d’honneur, et s’était endormie dans les bras de son amant en pleurant en silence. Au petit matin, elle s’était extirpée des draps tièdes sans faire de bruit, elle avait ramassé ses sous-vêtements et ses bas éparpillés sur le sol et enfilé sa robe en laine grenat. Jacques dormait toujours le visage enfoui dans l’oreiller à plumes, il ronflait paisiblement. Dans le salon elle s’était emparée de son grand pull marin bleu marine qu’il aimait tant et elle était partie sans se retourner, elle avait pris le volant de sa Triumph la mine sombre et décidée.

Jacques l’ignorait encore mais la violente et longue discussion qu’ils avaient eue quelques jours auparavant avait scellé le destin de leur histoire. Comme d’habitude, c’était elle qui avait pris l’initiative de la conversation et elle n’avait pas été déçue, à peine surprise. Depuis longtemps elle savait au fond d’elle-même que Jacques ne divorcerait jamais, qu’il ne quitterait pas sa femme, qu’il n’abandonnerait pas ses enfants. Elle l’aimait aussi pour ça, pour son côté solide, responsable. Bien sûr, il lui avait répété qu’il était fou d’elle, qu’il ne pouvait pas se passer d’elle mais comment continuer à s’attacher chaque jour un peu plus à un homme qui la désirait passionnément mais qui avait sa vie ailleurs. Elle lui avait répondu qu’elle ne voulait pas de ce rôle de maitresse occasionnelle, de briseuse de ménage. Sans oser le lui dire, elle avait déjà pris la décision irrévocable de le quitter mais il allait lui manquer atrocement, elle se languissait déjà de leurs soirées volées, de leurs nuits passionnées, de leurs coups de téléphones en catimini, des mots doux sur son parebrise.

Maintenant, il devait être en train de changer les draps, de vider les poubelles de fouiller partout pour voir si elle n’avait pas oublié un vêtement, une chaussette, un mégot, laissé une trace de son passage. Cette idée lui arracha un haut le cœur et elle donna un coup de volant involontaire. Soudain elle était prête à faire demi-tour à tout casser, à avouer leur idylle à la terre entière mais la peur la retint, la peur du scandale, de cette étiquette de briseuse de ménage qui la poursuivrait toujours ou peut-être la peur de le perdre définitivement.

Demain la famille de Jacques viendra passer les fêtes dans cette chaumière chaleureuse qui avait si souvent abrité leurs amours illicites et elle sera seule avec ses souvenirs dans son petit deux-pièces parisien. Elle ne voudra voir personne, pas même sa sœur ou sa meilleure amie qui la solliciteront certainement et insisteront en vain. Elle préfèrera rester seule avec son désespoir et ses souvenirs et trouver l’apaisement dans les larmes, les cigarettes et l’alcool.

Soudain, la voiture fit une embardée légère sur une plaque de verglas dans un tournant qu’elle avait pris trop vite. Perdue dans ses pensées, elle en oubliait presque qu’elle était au volant. Elle ralentit légèrement pour reprendre ses esprits.

Elle se souvenait de chaque détail de leur première rencontre. Elle avait fait la connaissance de Jacques lors d’une soirée de bienfaisance organisée par Louise sa jeune sœur, toujours prête à se rendre utile, un amour, son antipode. Les deux sœurs ont toujours été si différentes, « le blanc et le noir » disait leur mère, Louise blonde aimable et souriante, elle brune et secrète, toujours sur la défensive. Elle avait toujours été introvertie, égocentrique, avec un tempérament d’artiste trop attachée à son image, avide de notoriété. Elle en était consciente mais ne pouvait pas lutter. Ce soir-là, entre Jacques et elle l’alchimie avait été immédiate. Il était venu seul, grand, élégant, attirant comme un aimant le regard de toutes les femmes célibataires de la soirée. Elle le trouvait beau, sexy mais un peu trop sûr de son charme et pourtant ça le rendait encore plus désirable. Elle s’était noyée dans son sourire, ils avaient échangé quelques mots sans importance en rêvant de beaucoup plus, c’était palpable même s’il était resté parfaitement distant et courtois ce soir-là. Ils se sont revus lors de sa première exposition parisienne. Ivre de son succès, elle rayonnait, papillonnait, vêtue de rouge, sa couleur préférée, entourée, adulée, un peu mystérieuse et parfaitement à l’aise dans ce monde de l’art snob et surfait. Cette fois, Jacques était accompagné de sa femme, une jolie blonde, menue, réservée, un peu mièvre, qui n’avait pas lâché son bras de toute la soirée. Il avait la même prestance, dégageait les mêmes phéromones. Ils se sont croisés, recroisés, à peine salués et pourtant leurs regards se cherchaient sans cesse, éloquents, subtilement équivoques. Finalement, il avait acheté un de ses tableaux, un petit, un nu délicat et sensuel, une des premières toiles qu’elle avait peintes et il avait pris sa carte de visite. Sur son chèque son nom était écrit distinctement : « Jacques Dumont », elle l’avait répété une cinquantaine de fois avant de fermer les yeux ce soir-là et, quelques jours plus tard, il l’avait appelée pour la première fois depuis son bureau. Depuis, ils s’étaient vus au moins une fois par semaine, jamais le même jour, parfois chez elle, parfois dans la maison de campagne familiale, perchée en lisière de forêt bien à l’abri des regards indiscrets et à une heure à peine du centre de Paris.

Elle serra les dents, tout était terminé, sans adieux et sans retour possible. Elle pourrait choisir de disparaitre à jamais, rouler jusqu’au bout du monde, partir n’importe où pour oublier, tout recommencer à zéro, cette pensée lui arracha un pale sourire. Le soleil s’était voilé, il peinait à percer une épaisse couche de nuages dans un ciel gris à encéphalogramme plat comme son âme.

En rejoignant la longue départementale bordée de hauts platanes figés par le gel, elle hésita un instant, ce serait si facile de mourir pour ne plus souffrir, tellement simple, un coup de volant et le tour serait joué. Mais il faudrait qu’il n’y ait pas de doute, qu’on sache que c’est un suicide pour qu’il ne puisse pas l’oublier, pour qu’il souffre, qu’il se sente responsable. Le cœur battant, les yeux embués, elle serra l’étroit volant à le briser entre ses doigts glacés. Décidemment elle était trop lâche, trop accrochée à la vie, peut-être ne l’aimait-elle pas assez ?

Soudain malgré son trouble et sa vitesse excessive, son instinct de conductrice bien rodée lui fit faire une dangereuse embardée pour éviter un objet sur la chaussée. Elle jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur de la Triumph. La chose était vivante, un petit animal rampait au milieu de la route au péril de sa vie. Elle freina, rangea sa voiture dans l’herbe rase sur le bas-côté, par chance il y avait encore peu de circulation. Elle regarda autour d’elle, la campagne était immobile, pas une habitation à des kilomètres à la ronde sous le ciel immense. Elle s’approcha, appela doucement. Le chaton miaulait faiblement, il devait avoir à peine quelques semaines, il grelottait, le poil recouvert de givre. D’abord, il fit mine de s’enfuir puis il revint vers elle alors qu’elle s’éloignait comme s’il pressentait que sa survie en dépendait. Dans la voiture décapotée, le petit animal se blottit contre elle, elle le glissa sous le chandail de Jacques. Le destin avait encore frappé. Tandis qu’elle redémarrait en trombes, elle sourit, elle se sentait soudain prête à toutes les concessions. Demain, elle appellerait Jacques pour lui raconter, il sera surpris mais heureux de l’entendre, ça le fera rire, son rire profond, qui lui déchire le cœur. Il a toujours adoré les félins, il joue avec elle comme avec un chat avec une souris mais elle est une proie volontaire. Elle songea à ses longues mains si douces, caressantes, ses larges épaules, l’odeur de sa peau. Il lui suffira de trouver un prétexte pour la voir, il trouve toujours. Et, dès que ces maudites fêtes familiales seront terminées, il l’appellera comme d’habitude depuis son bureau, bien calé dans son fauteuil de président. Il ne pourra jamais se passer d’elle comme elle ne pourrait pas se passer de lui. Ils iront boire un café dans leur brasserie préférée, elle boira son sourire, il effleurera ses fossettes et la vie continuera avec ses hauts et ses bas comme avant. Après la nuit de Noël, il y aura bien d’autres nuits.