48C - Bénédicte - Fredaine - Double peine

Ce dimanche matin, la jeune femme visite la dernière exposition de peinture à la mode. Elle est seule, comme elle l’aime, ainsi elle peut s’attarder longuement sur une œuvre qui l’inspire ou au contraire franchir rapidement les salles qui ne l’intéressent guère.

Elle regarde devant elle, le tableau qu’elle veut contempler se trouvant dans la salle suivante. Soudain, elle s’arrête, interdite : là, à quelques mètres, elle croit reconnaître une silhouette. Elle hésite : est-ce vraiment lui ? Elle ne l’a pas revu depuis si longtemps. Elle observe, en se cachant discrètement derrière les personnes qui la précèdent. Il tourne la tête : elle reconnaît le profil, les cheveux blonds, les hautes épaules qui dominent la foule affairée. Elle entreprend d’écarter le flot de visiteurs devant elle pour le rejoindre quand son geste s’arrête, suspendu net. L’homme s’est tourné vers une femme qui se trouve à ses côtés. Il lui a pris la taille et s’est penché vers elle pour mieux entendre ce qu’elle lui chuchote à l’oreille. Ce geste est empreint d’une si grande tendresse que la jeune femme est bouleversée. Qui est cette personne ? Un sentiment de trahison la submerge, elle ne peut supporter la vue de cette complicité avec une autre qu’avec elle-même. Ne lui avait-il pas dit qu’il l’aimait ? Qui est cette intruse qui lui vole la tendresse de l’être aimé ?

Las, voici que sa vieille blessure saigne à nouveau, une blessure qu’elle croyait cicatrisée. « Sois sage, ô ma douleur ! » se répète-t-elle en se précipitant vers la sortie de l’exposition.

Jadis, elle était tombée amoureuse de ce garçon. Ses cheveux dorés, ses yeux bleus couleur firmament, son teint qui dès les premiers rayons de soleil devenait doré comme du pain légèrement grillé, encore tout chaud, l’avaient séduite. Elle aimait sa silhouette sportive, sa sveltesse, le sourire imperceptible de ses lèvres pâles dès qu’il la regardait, une lueur d’interrogative moquerie dans le regard. « Que me veux-tu, semblait-il demander. Je t’intéresse ? » Et elle se sentait aussitôt envahie de tendresse par l’interrogation de ce regard dans lequel elle lisait : « M’aimerais-tu ? » Elle aurait tant donné pour qu’il lui ouvrît les bras, ces bras dans lesquels elle souhaitait[B1] si fort se blottir, serrée contre le buste imberbe qui invinciblement l’attirait… Mais lui, occupé, ne s’attardait pas outre mesure sur elle dont le cœur soudain se pinçait de façon intolérable. Elle sentait un picotement dans les yeux, et son nez se mettait de la partie. Elle se raidissait donc, lointaine, dans une apparente indifférence et le sourire mondain figé sur ses lèvres n’était destiné qu’à masquer son immense désespoir, elle se sentait prête à éclater en sanglots. Alors, elle feignait de chercher quelque chose dans son sac à main … qu’elle ne trouverait pas puisque ce quelque chose n’existait pas. Il fallait juste cacher son désarroi. A cette époque elle avait tenté de comprendre les raisons de cette apparente indifférence. Etait-elle trop laide, trop bête à ses yeux ? Ennuyeuse et pincée peut-être ? Elle se sentait comme paralysée dès qu’elle l’apercevait, et cela par pure timidité… Elle devenait effroyablement gauche et maladroite en sa présence alors qu’il eût fallu être épanouie, sourire gaiement, être normale tout simplement. Mais non, il suffisait que ce garçon apparaisse pour quelle devînt statue. Et contre cela elle ne pouvait rien.

Un jour enfin, il s’approcha d’elle, lui proposa un verre qu’elle prit les tempes battantes. La voix chaleureuse l’enveloppa doucement. Il était en séjour ses vieux grands parents et s’ennuyait un peu, et elle, que faisait-elle en ce mois d’été ? Elle s’entendit répondre des banalités affligeantes : pour elle aussi les grands parents, les obligations familiales, quelques promenades… Que dire lorsqu’on est paniquée ? Il sourit d’un air entendu. Percevait-il le désarroi qui s’emparait d’elle ? Debout côte à côte, ils regardaient autour d’eux l’assistance bavarder avec entrain, rire, semblant s’amuser somme toute...

Puis il se tourna vers elle, et prenant le verre vide de ses mains, lui proposa de faire quelques pas. Les voici sous les vieux tilleuls de l’allée qui conduit au bois, elle, froissant une capucine cueillie dans le potager, lui, mâchonnant une herbe. Le silence s’installe. Ils n’entendent rien que le bruissement des feuilles dans le vent qui s’est doucement levé. Que pouvons-nous raconter ? se demandait-elle avec inquiétude, en respirant la malheureuse capucine martyrisée. Aujourd’hui, avec le recul, elle se jugeait bien sotte…

Grâce au ciel, il éclata de rire.

— Pauvre fleur ! On peut dire qu’elle a vécu ! Une minute, je vais vous en cueillir une autre !

Et il lui tendit une pâquerette juste ramassée dans la prairie. Confuse, elle la prit en souriant, d’un sourire qui creusait une fossette enfantine dans sa joue. Amusé, il caressa avec délicatesse cette fossette, puis sur la joue rosie il attarda sa main, tandis qu’elle se reculait en riant juste un peu trop fort.

Mais cette fois-ci la glace était rompue, elle se sentait à l’aise, ses complexes tombaient de ses épaules comme un vieux vêtement. Enfin, elle n’était plus encombrée d’elle-même, elle pensait uniquement à la personne qui était en face d’elle, au lieu de penser à ce que cette personne pourrait penser à son sujet. Elle se sentait libérée, légère et lorsqu’il lui prit amicalement la main pour poursuivre la promenade elle ne rechigna pas. Comme elle aimait la tiédeur de cette main qui enveloppait la sienne avec bienveillance ! Si cet instant pouvait durer indéfiniment ! Elle le regardait en riant et balançait leurs bras réunis. Il plongea ses yeux dans les siens, riant lui aussi.

Puis, devenu grave, il s’arrêta, attirant sur son épaule leurs mains enlacées. Leurs visages sont tout proches l’un de l’autre. Elle le dévisage éperdument, il regarde ses lèvres entr’ouvertes, les effleure de ses doigts légers qu’il laisse glisser jusqu’à la nuque. Comme domptée par cette main dans ses cheveux, elle tend ses lèvres, ils échangent un premier baiser. Elle ne l’oubliera jamais, ce baiser. Elle garde intactes toutes les sensations qu’elle a connues lors de cette première étreinte, tout son être tendu vers le corps de l’autre. Elle avait tellement désiré ce moment, elle s’y était abandonnée sans limite... Follement amoureuse, elle interprétait chaque battement de cils, elle pressentait à chaque intonation ce qu’il allait dire ou faire. Elle n’avait jamais éprouvé un tel sentiment de symbiose jusqu’à cette rencontre.

Depuis ces jours enchanteurs, les choses avaient bien changé. Retrouvant sa lucidité, elle avait bien pensé un moment qu’il ne songeait qu’à passer de bons instants auprès d’elle, pas trop sotte, modeste avec tous ses complexes. Il ne cherchait probablement qu’une distraction pour tuer quelques jours d’ennui. Elle ne parvenait pas à lui en vouloir… Peu importait, elle vivait pleinement le temps présent même si elle savait que cet amour ne pourrait véritablement durer.

Mais voici qu’aujourd’hui, elle le surprenait avec une autre ! Ça, c’était intolérable ! Le choc avait été très violent, il l’avait profondément meurtrie.

Pourtant, il avait parfaitement su espacer leurs rencontres, peu à peu. Ils s’étaient revus de temps en temps l’année suivante, mais le fossé se creusait davantage à chaque rencontre. Leurs idées différaient sur beaucoup de points, les études les séparèrent pendant plusieurs mois. Et l’effroyable usure du temps fit son œuvre dans ce bonheur à peine esquissé pour elle.

Elle crut mourir le jour où dans une brasserie sans âme, devant laquelle une promenade sans but les avait conduits il avait déclaré, devant un exécrable café express refroidi, que cela ne marchait pas bien entre eux, qu’il valait mieux finalement arrêter de se voir. Elle partageait certainement son opinion, n’est-ce pas ? Comme lui, elle voyait sûrement une faille dans leur belle aventure ? Elle ne tenta pas de le retenir, à quoi bon ? Ils se séparèrent en se serrant la main sur le trottoir humide dans la grisaille du soir.

Ah oui, lui était soulagé, libre enfin de voler à son gré ! Mais elle, au fond du désespoir, que deviendrait-elle ?

Elle avait réagi avec force. Elle ne valait rien ? On allait voir ! Elle s’était jetée à corps perdu dans les études qui devinrent son refuge. Ne se supportant plus, elle jugea inutile de se nourrir. Anorexique, elle avait mis son corps en danger, mais peu lui importait car ses études avaient été couronnées de succès grâce au but qu’elle s’était fixé : prendre sa revanche sur son immense chagrin. Prouver qu’elle n’était pas vaincue. Deux longues années lui furent nécessaires pour retrouver un minimum d’équilibre. Deux années de vengeance sur elle-même et sur les autres. Elle jouait des autres comme lui avait joué d’elle : sans aucun sentiment, sans état d’âme. Elle fit du mal autour d’elle, mais tant pis : elle vivait. La timidité ? Oubliée. Les sentiments ? Envolés. Sans attaches, elle avait retrouvé sa liberté, son objectivité. Elle s’estimait imperméable aux aléas de l’existence.

Mais voici qu’aujourd’hui, pour la seconde fois, elle venait de vivre une suffocante épreuve, Tout son être s’était révolté contre l’intruse qui l’avait remplacée. Alors ? Peut-on vraiment guérir de la perte d’un authentique amour ?


[B1]