49 - Corinne LN - Capri

« A six heures du soir la mer devient blanche, des courants crémeux s’y allongent et la comblent de vingt bleus différents. Après Naples, on pourrait dire voir Capri et ne plus vouloir mourir. » Et pourtant, c’est dans ce cadre idyllique que je songe à mettre un terme à mon existence. Depuis des jours et des nuits, la tristesse ne me quitte plus, prégnante, lancinante, elle cerne mes yeux et creuse mon visage. J’ai la gorge nouée, mon estomac refuse d’absorber la moindre nourriture, je te vois partout, je pense à toi sans cesse, je rêve de toi. J’imaginais que ce séjour empreint de nostalgie serait un interlude dans ce cheminement douloureux, qu’il soulagerait un peu ma peine mais rien n’y fait, cette plongée dans le passé ne fait qu’attiser le manque et le regret des jours heureux à jamais perdus.

Aujourd’hui, j’ai marché longuement, loin de la foule, j’ai emprunté les lacets sinueux de la voie Krupp et je me suis posée sur un rocher qui surplombe la petite plage de Marina Piccola au sud de l’île, un endroit chargé de souvenirs joyeux. Je n’ai pas eu le courage de descendre jusqu’au port toujours très animé, le bonheur des autres m’indispose, le simple fait que la vie continue sans toi me brise le cœur alors je me réfugie dans les méandres de la solitude. Toute petite déjà, tu courais devant moi sur cette plage en sautillant, pressée de te jeter à l’eau. Agrippée à ta bouée rose, tu plongeais dans l’écume mousseuse des vagues, tes cris de joie et ton rire cristallin éclaboussaient jusqu’au soleil. Tu as toujours été intrépide, pleine de vie, cette vie dont je ne veux plus. Ici, tout devient blasphème, la beauté indicible de la mer, les falaises crayeuses, les pinacles de pierre jaillissant de l’eau, toute ces merveilles insulaires qui ont inspiré mes plus belles toiles.

Lentement, la plage étroite se vide de ses parasols multicolores et de ses transats. Quelques couples enlacés se posent sur le sable blanc pour regarder le soleil couchant se noyer lentement dans la mer thyrrénéenne. Nous sommes restées si souvent assises au bord de l’eau, lovées l’une contre l’autre en silence, simplement heureuses d’être ensemble sur cette plage qui devenait nôtre à la tombée de la nuit. Je tartinais ces sandwiches beurrés d’huile d’olive et d’anchois que tu aimais tant et nous nous gavions de figues juteuses. J’emportais une fiole de Finocchietto que je buvais à petite gorgée sous ton regard envieux.

Ce soir, si personne ne me chasse, je dormirai sous les étoiles, bercée par le ressac. De toute manière, je n’ai plus un sou, juste quelques piécettes qui trainent dans ma poche. Le gamin qui m’a arraché mon sac sur le petit marché bondé courait bien trop vite. J’ai entrevu des jambes maigrichonnes brulées par le soleil, une touffe de cheveux bruns frisés et un teeshirt défraichi. Il devait avoir douze ans tous au plus, il m’a fait penser à toi, alors j’ai laissé tomber, de toute façon je n’avais ni la force, ni l’envie de courir après lui.

Le soleil disparait à l’horizon, je reste plantée sur mon rocher, incapable de bouger, hypnotisée par les reflets mordorés de la lune sur l’onde qui s’éteint. Les larmes me brouillent la vue, la nuit m’enveloppe d’un linceul brumeux et la fraicheur du soir panse mes pieds douloureux. Toute la journée j’ai arpenté l’île, un pèlerinage pour suivre nos traces, pour toucher le fond de ma douleur, pour ressentir ton absence jusqu’à la lie. J’ai traversé les luxuriants jardins qui te ravissaient, j’ai escaladé le Monte Solaro et grimpé jusqu’au phare de Punta Carena où nous avions vu un cormoran s’abimer dans l’océan. Ce jour-là, nous avions fait vœu de revenir souvent et plus tard avec tes enfants et tes petits enfants.

Quand ton père m’a quittée, j’ai cru que tout était fini mais ton premier sourire m’a guérie. Ton arrivée dans ma vie fut comme une nouvelle naissance. A combien de morts avons-nous droit, à combien de renaissances ? Vais-je avoir la force de survivre avec le souvenir de ces dix années de bonheur et de certitudes que tu m’as offertes ? Je suis lasse mais je n’ai pas peur, mon cœur brisé ne craint plus rien et l’avenir m’importe peu. Si seulement j’étais certaine de te retrouver un jour.

La nuit est tombée sur la plage désertée. Je descends m’allonger sur le sable humide et je prononce ton prénom. Gaia, mon écureuil, ton sourire me poursuit, j’entends ta voix dans l’écho des vagues, je te cherche dans les nuages, dans les eaux sombres et les étoiles scintillantes. Tu t’es envolée sans crier gare, ton cœur a cessé de battre tout en douceur et tu m’as abandonnés ton corps apaisé et ton visage tranquille. Je t’ai trouvée sur ton lit un livre à la main, les yeux déjà ouverts sur un autre monde à la fois proche et lointaine comme ces galaxies qui te fascinaient. Mais ce soir-là, je ne veux pas comprendre, j’espère encore, j’entends des mots qui n’ont pas de sens :

« C’est terminé, rien à faire, pauvre petite, si jeune».

Je caresse ta peau encore tiède, je te serre dans mes bras. On tente de nous séparer et je m’entends hurler comme une lionne blessée et puis le monde s’écroule, tout disparait. Plus tard, je n’ai plus le choix, je me retrouve seule avec ma souffrance et les images de toi et je me perds dans le passé.

Une brise légère s’est levée, elle caresse mon visage et mes cheveux comme un message apaisant venu du ciel. Quelques yatchs arrimés tanguent sur l’eau de la baie, le ressac me berce. Je sombre dans un sommeil épuisé en songeant à la vanité de la vie et au temps qui passe trop vite et ne s’arrête jamais. Demain j’irai chercher le frêle espoir d’un avenir. Je plongerai mon regard éperdu et mon cœur en berne dans les eaux profondes de notre grotte. Si tu m’envoies un signe, je serai ton guide, tu vivras en moi pour toujours et, si je sombre dans la folie et le désespoir, nous plongerons ensemble dans le bleu cobalt des flots et tu ne seras plus jamais seule, jamais plu