49 - Valérie W - Ecrire aimer


49– Ecrire aimer

Ecrire aimer. Avec qui partager les questions que cela me pose ? A la surface du lac de Bagnoles de l’Orne, le reflet des lumières du casino se perd dans le léger brouillard de cette nuit de décembre. Là-bas, à quelques mètres, jamais très loin de moi, ma cour. Des hommes, des femmes, parfumés, à la peau parfaite, drap de laine épousant la ligne pure des corps. Leurs rires légers m’appellent de leur désir inassouvi, me rappellent leur admiration, leur soumission, leur dévotion. Pourtant de ce verbe aimer qu’en savent-ils ?

J’écris et ça plaît. Ça me plait. Depuis longtemps, j’écris : « tu aimes… », « il l’aime… ». Mais ces mots ont-ils un sens ? Ai-je déjà aimé ? La cendre de ma cigarette s’envole vers la rive opposée. Ecrire aimer m’a rendue riche. Une femme très riche. Accoudée à la balustrade devant l’étendue d’eau, j’entends le froissement soyeux de mes bas nylons. A mes pieds, le strass de mes escarpins vole un bref scintillement. Le froid dévore quelques larmes attardées sur mon visage sans grâce. L’idée me fait sourire. Pour le plaisir de faire naître au coin de ma bouche fine ces fossettes qu’on dit charmantes. Quelle heure est-il ? Il semble que passé minuit, les rues de la petite ville balnéaire aient fini de consumer toute forme de vie. Ne subsiste qu’un faible écho indéchiffrable.

Brusquement, je me redresse. Des corps décharnés demandent leur place de souvenir. Je leur refuse l’accès à ma mémoire. Au sein de mon aréopage, les rires se sont tus. Il me suffirait de claquer des doigts et ils seraient très vite autour de moi. Rassurants, merveilleux et caressants. C’est déjà trop tard. Quelques notes de hautbois résonnent dans ma tête. Arrive la voix tranquille de Michel Bouquet. Et ces corps décharnés charriés par des pelleteuses venues enterrer la souffrance disparue, la culpabilité d’hommes de pouvoir, les têtes, la peau, les orbites sombres où aucune vie ne peut… Non. Non. Non. Je ferme les yeux. Nuit et brouillard d’Alain Resnais toujours en travers de mon chemin vers le verbe aimer. Comment ôter de ma rétine celles et ceux dont le squelette à peine vêtu d’une peau si fine qu’elle se briserait sous une caresse ? De toutes ces peaux…

J’allume une nouvelle cigarette. Sans filtre. Un brin de tabac que je décolle du bout des doigts de ma lèvre. Un sanglot sec. Il y a urgence à retrouver un peu de légèreté. Vite, une pirouette. Mes talons grincent sur le gravier. Un pas, puis un autre. Menue, je marche presque sans bruit. Quand je le veux ! Avec mes commensaux, attentifs sans insistance, présents juste ce qu’il faut, bras dessus, bras dessous, nous voilà de retour à la porte du casino. Loin derrière moi, les fantômes du film de Resnais disparaissent dans le brouillard.

A l’intérieur, la chaleur insensée oblige les visiteurs à enlever manteaux, capes et gabardines dans l’antichambre. Des couloirs des corps hagards assis sans joie devant les machines à sous jouent leurs maigres salaires. Mangés par les illusions d’une potentielle fortune à venir. Des gestes répétés sans cesse, mécaniques, et dans le regard, une absence, un vide. Couleurs criardes, sons grinçants, notes discordantes. Les jeux sont faits depuis longtemps. Dans la grande salle, des lampes au-dessus des tables tamisent une lumière tendre pour les bijoux et les yeux enfiévrés qui font cercle autour de la roulette. On s’écarte, on me réserve une place centrale.

Première mise sur le 7. Tandis que la roue tourne, je retourne à mon verbe aimer. Mes voisins et voisines de table, amusés parce qu’il le faut, se concentrent sur la bille au bout de sa course. Elle sautille sans s’arrêter d’une case à l’autre pour finir sur le 7. Murmures, frénésie, applaudissements. Je récupère mes plaques. Il me faut une cigarette. Obligeamment, mon voisin me présente son briquet sur lequel je me penche avec grâce. Mon corps souple. Me sert-il quand il s’agit d’écrire avec le verbe aimer ? Le corps demeure un écran, un écrin, un paravent de charnel quand il faudrait capter la trace de l’âme dans un tremblement de synapses ? Le corps me gêne. Je ne sais pas quoi faire de lui dans l’écriture de mes romans. Mes personnages sont des caricatures interchangeables. Ils devraient parler de la faim de l’autre, de la nécessité de respirer à proximité de l’être aimé, de l’envie de toucher les cheveux à la base de la nuque, de la petite zone de peau derrière l’oreille si touchante, si délicate. Mais quand j’en suis là, ne me viennent au bout de mon stylo que margelles de marbre blanc de la piscine méditerranéenne, poteries d’une immense cuisine ocre et bleue, vêtements blancs sur peaux bronzées. Des spectres d’êtres humains lancés comme des boules de billard sur le sol en damiers d’une maison bourgeoise.

Autour de moi, une mer de sourires. J’ai encore gagné. Quelques cendres de ma cigarette sont tombées sur le revers de ma main gauche, gantée de noir, posée, aérienne, sur un tas conséquent de plaques. Tous m’envient. Qu’en feraient-ils de tous ces millions dont je dispose à présent ? Dépenser cet argent va-t-il encore m’éloigner davantage d’aimer. J’hésite. Tout jouer sur le 13 ? Je voudrais sortir, respirer, rester seule. Je ne peux plus supporter la promiscuité avec toutes ces petites robes noires-rang de perles et smoking-chemise blanche-nœud pap. Je voudrais un petit moment de solitude pour mieux me concentrer. Me décider. Une petite vacherie sans importance me monte aux lèvres au moment où une femme anorexique me frôle. Elle me ramène à Resnais. Au brouillard. A la nuit. A ce que j’ai vu – ou cru voir - derrière le casino. Des poches sombres cachent la misère des drogués du jeu. Ils ne peuvent ni entrer dans le lieu ni s’en éloigner. On ne sait jamais. Leurs yeux ne prennent plus aucune lumière. Jouets d’hommes d’argent et de pouvoir, ils ne peuvent revenir à la vie fade et médiocre d’avant. Je m’interdis d’en faire partie et pourtant ils m’attirent dans leur ombre.

Sous la lumière de la grande salle, je cligne des yeux. Une petite montagne chancelante de plaques s’est formée devant moi. Je rallume une cigarette. Au dehors, le brouillard s’est épaissi. Trois heures du matin. J’ai faim. Un petit morceau de blanc de poulet, quelques feuilles vertes. Dans le restaurant, un serveur baille. Je refuse un verre ambré bruissant de glaçons. Trop tôt ou trop tard ? Alain m’a appelé la semaine dernière. « Ecris avec moi, tu veux bien ? J’ai une commande, un film sur la bombe, sur Hiroshima… ». Alain, tu es fou. Tu m’as nourrie avec assez de fantômes pour le reste de ma vie. Finalement, Marguerite lui a dit d’accord. Avec un joli titre : « Hiroshima mon amour ». Encore des corps emmêlés, brulés, martyrisés. Comment écrire aimer sans y mettre du charnel ? Palpitations, sueurs, odeurs tenaces, bruits de peaux qui se tendent, qui se consument, regards qui prient, mains qui retiennent.

Ne pas écrire. Marcher. A peine levée de mon fauteuil, quelqu’un glisse mon manteau sur mes épaules. J’aimerais écrire, décrire cette sensation, la sensualité de l’effleurement. Mon dos se tend. A la sortie du casino, j’hésite sur la direction à prendre. In-décision. Quelqu’un peut-il me prendre la main ? Le lac, droit devant. Après quelques pas en direction de l’eau, je voudrais déjà faire demi-tour. Le poids de l’ennui sur les épaules. J’ai envie de boire. Quelque chose de fort.

Vers cinq heures du matin, je suis de retour à Paris. Enfin, je crois. Quelqu’un a conduit la Jaguar. Je me suis laissée faire. Je n’avais pas envie de dormir seule. Dans mon sac, de quoi acheter un château. De quoi me distraire. De mes fantômes. Pieds nus sur le tapis de la chambre du Claridge, je balaie d’un main légère la mèche blonde devant mes yeux brillants de fatigue.

Le jour se lève. Recommencer. Ecrire aimer.