50 - Ecrire au fil des jours

50 – Ecrire au fil des jours

Pour ce premier atelier de l’année 2022, je vous invite à une écriture un peu particulière avec Kafka, Virginia Wolf et Eric Chevillard. Trois auteurs qui n’ont en commun que leur rendez-vous quotidien avec la page et pour le dernier, le clavier.

Pourquoi tenir un journal ? Pourquoi écrire au quotidien ? Pour certains ce n’est pas un choix mais une nécessité. Seul ou en atelier, quelle que soit la raison qui nous pousse à écrire, il faut l’admettre, la qualité de nos écrits s’améliore au fil de la plume. Ecrire régulièrement permet également de développer sa créativité, son imaginaire et enfin d’affiner son style. Ecrire au quotidien c’est aiguiser son regard sur le monde.

Pour certains écrivains, le journal est une œuvre en soi qui éclaire tous leurs autres productions, qu’il s’agisse de poèmes ou de romans.

Prenez le temps de découvrir les textes de ces trois auteurs avant de vous lancer… Commençons par Kafka dont le journal est sans conteste, un chef d’œuvre du genre. Découvrez-le dans ces trois extraits accompagnés d'une illustration de l’auteur

A - Une journée avec Kafka

Visite chez le médecin...

« Quand j’arrivai aujourd’hui chez le Dr F., j’eus l’impression, bien que la rencontre se fît avec une lenteur délibérée, que nous nous heurtions comme des balles qu’on se renvoie de l’un à l’autre et qui se perdent, parce qu’elles sont elles-mêmes incapables de se contrôler. Je lui demandai s’il était fatigué. Pourquoi posais-je cette question ? Moi, je suis fatigué, répondis-je, et je m’assis. »

Kafka, Journal (1912, lundi 5 février)

Dessin de Franz Kafka, Le penseur

Du bruit

« Et je veux écrire, avec un tremblement perpétuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre, c’est-à-dire au quartier général du bruit de tout l’appartement. J’entends claquer toutes les portes, grâce à quoi seuls les pas des gens qui courent entre deux portes me sont épargnés, j’entends même le bruit du fourneau dont on ferme la porte dans la cuisine. Mon père enfonce les portes de ma chambre et passe, vêtu d’une robe de chambre qui traîne sur ses talons, on gratte les cendres du poêle dans la chambre d’à côté, Valli demande à tout hasard, criant à travers l’antichambre comme dans une rue de Paris, si le chapeau de mon père a été bien brossé, un chut ! qui se veut mon allié soulève les cris d’une voix en train de répondre. La porte de l’appartement est déclenchée et fait un bruit qui semble sortir d’une gorge enrhumée, puis elle s’ouvre un peu plus en produisant une note brève comme celle d’une voix de femme et se ferme sur une secousse sourde et virile qui est du plus brutal effet pour l’oreille. Mon père est parti, maintenant commence un bruit plus fin, plus dispersé, plus désespérant encore et dirigé par la voix des deux canaris. Je me suis déjà demandé, mais cela me revient en entendant les canaris, si je ne devrais pas entrebâiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d’à côté et, une fois là, supplier mes sœurs et leur bonne de se tenir tranquilles.» Kafka, Journal (1910, 5 novembre)

Proposition A - Une journée

A la manière de Kafka je vous propose de rédiger une journée de votre semaine en choisissant d’y développer soit un événement qui vous a frappé, une rencontre particulière ou encore ce « rien » d’une journée que les écrivains connaissent bien et sui sont pourtant plein de ressources. Décrivez le presque rien d’une journée à la maison, au bureau… Une visite chez le dentiste, l’avocat ou au garage… Décrivez ce que vous remarquez, vos sentiments.

B – L’intime avec Virginia Woolf

Virginia Woolf a quinze ans lorsqu'elle trace les premières lignes de son Journal. Elle tiendra jusqu'à sa mort en 1941. Elle note jour après jour ses sentiments, nous fait découvrir les évolutions sociales et les errements de son époque. Elle y évoque son enfance tout comme la situation politique internationale, des débuts de la Première Guerre mondiale à l'intensification des bombardements nazis sur Londres. Dans son Journal, Virginia commente ses lectures, élabore des théories critiques tout autant qu'elle confie ses projets littéraires, ses doutes, ses réflexions sur son travail d'écriture. Elle y inscrit les critiques des journaux ou les commentaires de ses amis sur son œuvre. Certains projets de romans semblent naître de l'écriture même du Journal dont la lecture permet d'approcher la genèse et le sens intrinsèque avec une justesse incomparable.

Extraits :

« J’espère pouvoir considérer ce journal comme une ramification naturelle de ma personne - une plant plutôt ébouriffée et envahissante, qui déploierait un mètre de tige verte pour ses fleurs. (…)

« Pourquoi la vie est-elle donc si tragique ? Si semblable à une bordure de trottoir au-dessus d'un gouffre ? Je regarde en bas, le vertige me gagne ; je me demande comment j'arriverai jamais au terme de ma route. Pourquoi cette impression ? Maintenant que je l'ai exprimée, je ne la ressens plus. Le feu brille. Dans un moment nous irons entendre "L'Opéra de Quatre Sous". Et cependant c'est toujours là. Je ne puis garder les yeux fermés. C'est un sentiment d'impuissance, d'inaptitude. Je suis là, assise à Richmond, et comme une lanterne posée au milieu d'un champ, ma lumière monte dans l'obscurité. Ma mélancolie diminue à mesure que j'écris. Alors pourquoi ne pas la noter plus souvent ? Je suppose que c'est ma vanité qui m'en empêche. Je veux donner l'illusion d'une réussite, même à moi. Pourtant je n'arrive pas à toucher le fond. Cela vient de ce que je n'ai pas d'enfant, que je suis loin de mes amis, que je n'arrive pas à bien écrire, que je dépense trop pour la nourriture, que je vieillis ? Je me pose trop de questions. Je m'observe trop. Je n'aime pas ce clapotement du temps autour de moi. Alors je travaille. Oui, mais je me fatigue vite à travailler. Je ne peux pas lire beaucoup d'une traite. Une heure d'écriture, et je me sens lasse. Il n'y a personne ici qui vienne me faire perdre mon temps d'une manière agréable. Si on le fait, je suis furieuse. (…) Pas un titre de journal qui ne nous apporte le cri d'agonie de quelqu'un. Cet après-midi, Mac Swiney, et des scènes de violence en Irlande ; ou bien une menace de grève. Le malheur est partout, juste derrière la porte, ou la stupidité, ce qui est pire. Cependant je n'arrive pas à retirer l'aiguillon de ma chair. (…) Et en dépit de tout cela, comme je suis heureuse... N'était cette impression d'une étroite bordure de trottoir au-dessus d'un gouffre. »

Proposition B

Ecrire sur le fil du rasoir, écrire vrai ou mentir vrai, peut importe, pour cette proposition, vous êtes libre de vous inventer pour nous livrer quelques extraits d’un journal, le votre ou le cahier d’un écrivain oublié ou encore celui d’une auteure inconnue découvert par hasard. Une page de vie et de sentiments, dense, dérobée à l’oubli…

C - Fragments avec Eric Chevillard

Éric Chevillard, né le 18 juin 1964 à La Roche-sur-Yon, est un écrivain français. Plusieurs de ses romans ont été récompensés : prix Fénéon pour La Nébuleuse du crabe, prix Wepler pour Le Vaillant Petit Tailleur, etc. Il a reçu en 2014 le prix Alexandre-Vialatte pour l’ensemble de son œuvre. Entre 2011 et 2017, il relève, dans les pages du Monde des livres, la tradition du « feuilleton ». Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui c’est le blog de l’auteur. Depuis le 18 septembre 2007, Éric Chevillard a ouvert un blog nommé L'Autofictif dans lequel il écrit quotidiennement trois petits billets ou fragments de 2 à 8 lignes. Le blog est présenté sous la forme d'un journal « extime ». Un autoportrait sans pour autant être une autobiographie, un personnage ne parlant pas l'anglais, mal adapté au monde, ne conduisant pas de voiture, est dessiné par le je de l'autofiction. Je vous invite à découvrir si vous le souhaitez, http://autofictif.blogspot.com/

Et voici quelques fragment très récents.

Vendredi 28 janvier 2022 - 4933

J’avais déjà reçu une dose de Janssen, une autre de Pfizer, le troisième vaccin que l’on m’a administré hier est le Moderna… Serai-je l’unique survivant de l’espèce humaine, sauvé par ce miraculeux cocktail, ou le patient ultime qui développera simultanément un jour prochain les atroces pathologies et séquelles invalidantes de chacun de ces élixirs de longue vie… ? Vous l’avouerez, on attend la suite de ce journal avec une curiosité nouvelle…

Haut potentiel… un cancre sur deux avance désormais cette excellente excuse.Non seulement elle s’est suicidée, mais elle s’est encore acharnée ensuite sur son cadavre avec une violence terrible. Son mari confirme qu’elle se haïssait.

Mercredi 9 février 2022 - 4945

Mademoiselle serait devenu un terme discriminant, pour ne pas dire infamant, un vil rebut archaïque de plus du monde patriarcal. Or je me souviens avoir croisé Monique Wittig dans les bureaux des éditions de Minuit, au début des années 90. – Bonjour Madame, lui avais-je dit poliment. – Mademoiselle ! m’avait-elle répondu très sèchement. J’en étais resté transi. Les susceptibilités se déplacent, donc…

Le hêtre hache le tronc dans lequel il se tient debout.

Faire paraître un livre, c’est aller au-devant de l’humiliation publique. Et encore, publique, c’est quand tu as de la chance.

Lundi 24 janvier 2022 - 4929

J’achète la version abrégée de Moby Dick que recommande à ses élèves le professeur de français de Suzie. Le volume est en effet bien mince. On aura remplacé la baleine par une limande.

lance-la-moi

elle se cueille au vol

la mandarine

Or je ne suis pas dupe, je vois bien où l’on veut en venir avec ces classiques abrégés. La version réduite peu à peu se substitue au texte original. Alors un nouveau dégraissage sera opéré. Et ainsi de suite jusqu’à la disparition complète de la littérature.

Vendredi 14 janvier 2022 - 4919

Il m’a dit prends un bonbon ; elle m’a dit embrasse-moi ; il m’a dit si tu veux, ce château est à toi ; ils m’ont crié hourra ! hourra ! bravo ! ; il m’a dit tu es mon meilleur ami ; elle m’a dit je t’aime. Mais je n’ai rien entendu de tout cela. Une mouche volait !

La table de ping-pong était repliée dans le jardin. Un fort coup de vent l’a renversée d’un smash.

Honte sur moi… Bafouant les fermes engagements pris en mon âme et conscience le 1er janvier, j’ai recommencé à espionner les blattes, à peloter les nuages, à me ronger les cils, à sautiller sur mes coudes et à glisser des ignames dans le filet à provisions des petites dames. Sommes-nous incorrigibles ? Serais-je incurable ?

Proposition C

A la manière d’Eric Chevillard, je vous propose de rédiger une semaine de « fragments de vie ». Réflexions sur votre environnement, votre entourage et la vie tout simplement. Vous pouvez resserrer le sujet en choisissant un lieu, toujours le même ou au contraire nous livrer les brèves de vos pérégrinations en respectant cette contrainte. Trois billets ou fragments.

Vous avez une semaine pour rédiger votre ou vos textes. Je les attends par mail en pièce jointe (Word ou open office) avec une illustration (en jpeg) si vous le souhaitez, pour le samedi 19 février.

Et comme d’habitude, j’ai hâte de vous lire