Corinne L.N. - 50B - L'été 2019


ETE 1919

Maggy souffle sur une mèche duveteuse échappée de son chignon, elle écrit comme on se noie, les mots se bousculent sous son regard fiévreux. Chaque soir que dieu fait, elle se jette avidement sur son journal, trempe sa plume dans l’encre bleue et, sous la lumière vacillante de la lampe, elle raconte, elle se livre, elle se confie en toute liberté. L’abat-jour brodé de pompons mauves dessine des ombres chinoises sur la crème onctueuse des pages encore vierges et la fenêtre ouverte sur le charivari de la rue laisse entrer la touffeur méditerranéenne et tandis que le chant du muezzin résonne dans le lointain, familier, réconfortant. A son cher confident, Maggy peut tout avouer, ses moindres émotions, ses doutes, ses erreurs et ses pensées les plus profondes. Ensuite, elle glissera dans la minuscule serrure de la couverture argentée une petite clé noire qui ne la quitte jamais, accrochée à son cou au côté de sa médaille de naissance comme le plus précieux des bijoux.

6 Juin

« Mon cher journal, ce soir j’exulte, je respire et j’aspire enfin à un avenir serein. Aujourd’hui, nous assistions aux épousailles de de P.. J’attendais ce jour depuis plus de dix ans, depuis la naissance de ma première fille, depuis que j’ai compris ce qui se tramait. Pendant ces longs mois, j’ai su rester digne, cacher mes émotions, me sentant parfois affreusement lâche, parfois merveilleusement courageuse. En épouse dévouée, en mère responsable, j’attendais patiemment que les choses se tassent, que les rumeurs s’apaisent. Mais tu n’ignores pas que la femme en moi est passée par tous les états d’âme, impuissante, luttant vainement contre la jalousie, oscillant sans cesse entre fureur et désespoir. Alors, aujourd’hui je me suis octroyé le droit de contempler avec un bonheur indicible ma jeune cousine, ravissante dans sa robe de mariée au bras de son beau militaire aux yeux d’azur bardé de médailles, ma petite cousine, de sept ans ma cadette que j’ai fait sauter sur mes genoux et rire aux éclats. Elle m’a volé ma vie de femme, je l’ai détestée autant que je l’avais adorée, j’ai même souhaité qu’elle disparaisse pour le bien de mes filles, pour ne pas perdre mon mari même si je sais au fond de moi qu’il ne me quittera jamais, il aime trop ses enfants pour les abandonner et il a pour moi beaucoup de tendresse. Dans l’église bondée, j’avais presque pitié d’elle. Entourée de la famille au complet, elle a dit oui d’une voix éteinte et j’ai lu la tristesse de son cœur de femme dans le pâle sourire qu’elle offrait au photographe. Quant à A., il n’a pas bronché, il a fait bonne figure mais il m’a semblé voir sa moustache trembler quand elle se tenait devant l’hôtel. Je me suis accrochée à son bras pour le réconforter, je reste moi-même, bien bonne et bien sage mais je refuse de me sentir coupable de me réjouir secrètement de leur infortune. C’est certain, il va être plus difficile pour eux de se retrouver désormais même s’il n’y a qu’une malheureuse rue à traverser pour rejoindre son immeuble. A leur tour de souffrir un peu, ce n’est que justice. Lui aussi, lui que j’aime tant et tant, je l’ai maudit parfois, tu le sais bien mon cher confident, je ne t’ai jamais rien caché. Alors, ce soir je suis heureuse, l’honneur est sauf et les choses rentrent dans l’ordre. Je vais rester aimable et posée comme je l’ai toujours fait, je me montrerai câline, sensuelle et si je lis un peu de tendresse dans ses yeux, ça me suffira. Je m’en contenterai.

11 Juin

Il n’est pas venu cette nuit. Je l’ai attendu en vain, j’étais d’humeur lascive et j’avais laissé la porte et les fenêtres entrouvertes pour capter la fraicheur de la nuit. L’été il fait une chaleur presque insupportable dans cet appartement qui fait l’angle de la rue et prend le soleil de tous les côtés. Mais mon Dieu, que j’aime ce pays. Bien sûr je suis française mais l’Algérie est ma terre, mon sang, je suis née à Alger et j’y mourrai. Pourvu que mes filles chéries ne me quittent jamais, Gaby mon ainée brune, frondeuse, au regard puissant, avec d’immenses yeux noirs comme un puit dans fond, les yeux de son père. Elle protège sans faillir les blondeurs taquines de sa petite sœur comme si elle veillait sur une pierre précieuse. Elle a vécu un drame quand notre petite Jeannot nous a quittés brutalement, mon bébé, ma douce, elle avait à peine trois ans. Le temps a passé mais je n’oublie pas, je ne pourrai jamais oublier. Les premières pages de ce journal sont baignées de mes larmes séchées et chaque mot dit la douleur indicible de perdre un enfant. Ma petite Mady, est arrivée pour panser mon cœur meurtri mais il ne s’en remettra jamais vraiment. Même les frasques répétées de leur père ne m’ont pas blessée autant.

18 Juin

Rien n’a changé, il ne change pas, il ne changera jamais, il ne sera jamais à mon chevet, il a trop à faire. J’ai épousé un militaire, un brave, un homme d’action, un homme d’influence. J’ai feint un malaise ce matin pour voir sa réaction, afin qu’il se sente un peu coupable de m’abandonner ainsi de longues journées. Il m’a porté mes sels et il m’a laissée pour se rendre à « une réunion de la plus grande importance », son fichu sens du devoir. Quand on me l’a ramené presque mort vers la fin de la guerre, je me suis promis de veiller sur lui coute que coute même s’il devait rester impotent. J’étais tellement heureuse de pouvoir le soigner, de l’avoir un peu à ma merci, inquiète aussi mais il s’est remis plus rapidement que les médecins ne l’espéraient, fort de sa détermination. Il a fait montre d’un courage incroyable pour affronter de terribles souffrances. Pour ça et d’autres choses, je suis fière de lui, pleine d’admiration malgré ses travers. C’est un homme généreux, passionné, il a tant d’amis et de relations. Il a refait l’école de Boufarik et l’a ouverte aux indigènes mais il se heurte à bien des difficultés. Je le soutiens comme je peux, j’œuvre pour la Croix Rouge en sous-main mais je reste discrète pour ne pas lui faire de l’ombre, il ne le supporterait pas. Moi, je n’ai pas d’égo, juste l’envie de vivre en paix, j’aime tellement voir tout le monde heureux autour de moi. Après tout, tant qu’il ne néglige pas ses filles, elles l’adorent, elles le vénèrent.

22 juin

Je n’en crois pas mes yeux, je me contiens mais je suis folle de rage, dévastée. En conduisant la petite au parc, je l’ai aperçu, il sortait de chez elle. Il ne m’a pas vue fort heureusement mais ça ne finira donc jamais. Je devrais être blasée maintenant, ne plus y prêter attention, accepter mon sort ou bien partir au bout du monde avec nos enfants mais je sais qu’il nous retrouverait et j’aime trop ma famille et mon pays. Le monde est bien rude pour une femme seule. Alors, je me raisonne, je me dis que j’ai tout pour être heureuse et que j’aurais bien tort de me plaindre. Il y a beaucoup de misère ici et les gens ont le sourire comme si le soleil leur suffisait. Alors je peux bien sourire aussi pour donner le change. Mais, quand je croise des connaissances sur le port ou dans les rues animées de la Casbah, je me demande toujours s’ils savent, s’ils ont deviné ou s’ils lisent sur mon visage la femme bafouée. Pourtant c’est elle qui devrait avoir honte, honte de ne pouvoir lui résister surtout maintenant qu’elle a la bague au doigt. Pauvre mari et pauvre de moi. Pourvu que tout ça ne nous mène pas à un drame humain.

28 juin

Aujourd’hui nous avons passé la journée au Club des Pins dans la Mitidja. Entre le vert émeraude des vergers et les reflets saphir d’une mer turquoise, la Mitidja est un paradis de sable blanc, le jardin d’Eden, on y touche le sublime, le divin. Nous étions tous là presque au complet avec les cousins et les amis mais P. n’est pas venue et c’est tant mieux. Les enfants se sont baignés, ils ont passé une journée merveilleuse, tout le monde était aux anges, le piquenique somptueux, nous avons bien ri et les hommes ont refait le monde mais je suis rentrée épuisée, il fait déjà une chaleur écrasante même à l’ombre des palmiers et, en dépit d’un système d’irrigation sophistiqué, les champs commencent à prendre une jolie couleur caramel.

30 juin

Je crois que je tombe en désamour, doucement, sournoisement, je ne veux plus rien attendre de mon mari que les brefs élans de tendresse qu’il m’octroie quand il ne va pas la retrouver. Je souffre énormément de la chaleur, c’est sans doute lié à mon embonpoint mais gourmande je suis et gourmande je resterai, on se console comme on peut. J’ai la chance d’avoir une bonne nature, j’aime la vie et ses plaisirs. Maintenant, je n’attends plus que les vacances en France et la fraicheur délicieuse des soirées bretonnes. Quelle bonne idée nous avons eu d’acheter cette maison au bord de la mer, les enfants vont se ressourcer et moi aussi. J’aimerais tellement avoir un autre enfant, une fille encore qui saura garder captif le cœur de son son père.

3 juillet

Nous y sommes, nous partons demain. Chaque année, c’est le même déchirement, je suis heureuse d’aller sur le continent mais j’ai beaucoup de mal à quitter ma terre et le bleu immaculé du ciel. J’ai l’impression qu’on m’arrache un morceau de cœur, peur de ne plus jamais revoir cette lumière brulante. Mais les enfants sont tellement excitées. La famille et les amis nous accompagneront au départ du bateau et, sur le quai comme sur le pont, les bras et les mouchoirs s’agiteront en tous sens. Je sais que je verserai une larme quand la ville blanche s’éloignera pour disparaitre à l’horizon mais ce séjour en France va me faire du bien, je vais pouvoir prendre du recul, respirer, loin des frasques de mon aimé et loin des ragots, et peu importe ce qui se passera pendant mon absence, au moins je ne serai pas là pour le voir. A. nous rejoindra au mois d’août et le chien « Chocolat » veillera sur lui en attendant. Bien sûr, tu ne me quittes pas mon cher journal. Je veux te raconter la joie des enfants sur la plage, leurs baignades dans les vagues, dans cette mer de bronze et d’écume tellement fraiche que j’ose à peine y tremper les pieds. Je te dirai les bonheurs de la pêche aux crevettes, les châteaux de sable, les colliers de coquillages, les jeux dans le jardin et les galettes de sarrasin de madame T. La maison pointue sur le Décollé résonne déjà des rires des petites et de leurs cris de joie. Il ne faut pas que j’oublie les lainages pour tout mon petit monde, ici nous vivons presque nus. J’ajouterai dans le sac en cuir beige une grande bouteille d’alcool pour tout désinfecter dans la cabine afin que mes chéries n’attrapent pas un mal affreux pendant le voyage et, quand elles seront endormies, je m’empresserai de te conter les remous de mon cœur jamais au repos.