Dominique Olsenn - Voir


Le jour de mes 15 ans, pour évacuer les effets d’une péripétie troublante, l’écriture d’un journal me parut salvatrice et propice au gommage, ou tout au moins au floutage, du cahot provoqué par cet embarras. Je décidai ensuite d’écrire à chacun de mes anniversaires une sorte de court bilan de l’année écoulée. J’ai gardé comme des trésors intimes ces cahiers Clairefontaine à spirale. Un tiroir entier leur est réservé. Aujourd’hui, vieille dame joyeuse mais fatiguée, j’entreprends de sélectionner les pages, ou des extraits, qui récitent cette vie, ma vie, comme on saute de pierre en pierre pour franchir un ruisseau. J’ai ri, souri, pleuré à la lecture de certaines pages. Surprise aussi de certains de mes oublis.

15 ans

Ça y est ! Selon ma grand-mère, je suis maintenant une jeune fille ! Fini le pyjama habituel, me voilà dotée d’une chemise de nuit… rose avec un col de dentelle ! Ravissante ! Ma mère a été chargée de la gifle rituelle, celle qui souhaite « qu’elle soit ta plus grande douleur de ta vie de femme ». Ouf ! Tous ces trucs symboliques sont un peu étranges. Je ne sais pas si je ferai tout ça à ma fille si j’en ai une un jour ! On verra… Mais le fait du jour le plus troublant n’était pas prévu au programme. Papa se remet lentement de son opération et nous nous relayons auprès de lui pour lui tenir compagnie, lui donner à boire ou redresser son oreiller. Je suis allée manger ma part de gâteau, un Russe au chocolat, avec lui. Il essayait d’être joyeux et souriant. Moi aussi. Il m’a demandé de l’aider à se tourner sur le côté pour soulager un moment son dos. Je l’ai attrapé sous les bras en me mettant derrière lui et j’ai essayé de le faire rouler sur le côté. Pas facile, il est un peu lourd. Et là… catastrophe ! Le drap a glissé et a découvert les fesses de mon père ! J’ai vu les fesses de mon père ! De saisissement, je l’ai lâché. J’avais le visage en feu, le cœur qui battait très fort. Je suis partie en bredouillant pour aller chercher de l’aide. Et je n’ai pas osé y retourner. J’ai fait semblant d’avoir mal au cœur et je me suis enfermée dans ma chambre. J’écris tout ça car je ne peux en parler à personne. Cette vision s’est figée. Je suis comme prisonnière de cette image qui ne me quitte pas. J’ai honte et pourtant je n'ai rien fait de mal. Mais une fille ne doit pas voir les fesses de son père n’est-ce pas ? Pourquoi est-ce qu’il n’avait pas un slip ? Il me parlait, me souriait et mangeait du gâteau en étant nu ! Il faut que j’oublie ça… vite ! Pourvu qu’il ne dise rien à Maman !

Je souris à cette ingénue, ce moi distancé au cours des années et cependant jamais oublié tout à fait. Je ressens une immense tendresse pour cette jeune fille toute neuve encore ignorante des chagrins de sa vie à venir. Mon cœur bat encore de sa jeunesse. Maman n’a rien su et je n’ai pas giflé ma fille !