Françoise L. Une vie en agendas

Mardi 29 novembre 2021 : Saint Saturnin

Novembre s’évanouit, la nuit grignote le jour, l’ombre se répand, le virus rôde, la mélancolie se décompose, le doute m’assaille.

Pourquoi la vie ? Ma mère prenait soin tous les jours de consigner sa vie, non pas dans un journal intime, mais dans des agendas minuscules : « l’agenda moderne » un petit carnet à spirales par trimestre. Tout y est conté en pattes de mouches : le temps qu’il fait, la fièvre de ses enfants, les rendez vous de médecin, de dentiste pour elle ou les autres membres de la famille, les invités du déjeuner, les déplacements de ses parents. Son mari apparaît discrètement par l’initiale de son prénom. Pour tordre le cou à la nostalgie, mieux vaut creuser dans cette mine d’or :

Journée du 27 aout 1953 : Ce matin là il fait très beau, canoë avec M. dans le havre, à la voile. L’après midi : plage, M. pêche sur la jetée, ma sœur prends sa leçon de natation. Ma mère va se baigner. La nuit se passe sous les étoiles, dans les dunes mon père a planté la tente.

Journée du 28 aout 1953 : Ils se réveillent tôt semble-t-il à six heures un quart précises, le beau temps est toujours au rendez vous. Nouveau tour en canoë mais cette fois ci à la pagaie, en remontant le ruisseau, la marée haute le permet. Monsieur Le curé est venu déjeuner. Après-midi : pêche aux bouquets dans le havre, mon aînée persévère dans son apprentissage de la brasse. Belles journées pour s’incarner.

Mardi 4 janvier 2022 : Saint Odilon

L’année nouvelle est arrivée, la morosité me colle à la peau, tenace, l’espoir rétrécit. Vivre, ne pas survivre, avancer pas à pas dans la pénombre, chercher à tâtons la lumière.

Aujourd’hui j’ai repris mon travail de fourmi. Toute une vie professionnelle confinée dans des agendas, un par an, donc trente cinq carnets, sur les pages des listes de noms, face à chacun l’acte effectué, le montant correspondant, une cinquantaine de patronymes par semaine. Reviennent à ma mémoire, les longues journées du lundi, le mardi où l’hypoglycémie me tenaille, le mercredi sur deux, la soirée du jeudi qui n’a plus d’heure, l’après-midi interminable du vendredi, enfin le calme du samedi sans secrétaire, ni collègues. A la lecture de certains noms, les visages surgissent familiers, d’autres restent fermés, mystérieux, anonymes. Derrière les écritures des histoires heureuses, d’autres plus tristes voire pathétiques, de véritables romans ou des drames en plusieurs actes, de nombreux happy end. J’en effeuille les pages une à une telle la marguerite, ces écrits n’ont plus lieu d’être. En un soupir s’envolent ces fragments de vie. Sous les lames du broyeur, ils deviennent confettis. Tout doit disparaître, aucune trace, une simple clé USB suffit à les contenir. Un léger vertige me saisit, la tête me tourne, mes jambes flageolent.

.

Samedi 12 février 2022 : Saint Félix

Jour de félicité, prémices du printemps, omicron se dissipe, bientôt le cœur léger, le long des chemins, retour de l’insouciance ? Peut-on y croire ?

Nouvelle aventure, nouvel agenda, je quitte celui de 2021, rouge vif, une branche de cerisier gravée sur sa couverture, pour un nouveau, dont la broderie de feuilles de ginkgo biloba rehausse sa belle couleur prune. L’arbre aux mille écus, magnifique symbole d’espoir et de paix, incroyable résistant ayant survécu à la bombe d’Hiroshima. Prendre la plume pour peindre mes jours, conjurer le vide, craindre les années, faut-il être vieux ? Peut-on tourner les pages sans se poser la question ? Juste laisser faire. C’est une évidence, je ne peux plus le nier, je suis mortelle. Quelle empreinte laisserai-je sur cette terre ? Une traînée de souvenirs qu’une simple pichenette fera disparaître comme neige au soleil. La fuite en avant n’a plus lieu d’être, plus d’histoires à dénouer qui légitime ma place. C’est un autre espace temporel, une intimité douce qui m’échappe, une succession de petits riens, noués les uns aux autres. Le temps s’étire comme une tresse d’heures creuses, d’ennui en demi-teinte, un arrière gout aigre-doux, un bouquet subtil de parfums, de fragiles bouffées de bonheur. Ce n’est ni un roman-fleuve ni un policier à suspense, juste une vie à déguster.

Françoise L.