Claudine O. Une chambre en soi


Après avoir touché le fond j’ai cherché par bien des moyens comment revenir à la surface, et surtout y rester. Partir en voyage avec moi, me retrouver, pourquoi pas ? Durant quelques décennies, je ne me suis pas demandé qui j’étais, ce n’était pas à l’ordre du jour de quelque jour qu’il se fut, je m’efforçais de réussir ce que j’entreprenais, je n’étais pas dupe de ceux qui m’encensaient – car on en rencontre toujours le long du chemin de la vie - mais ne me connaissaient pas vraiment et moi je n’avais pas le temps d’apprendre à me connaître. Ce qui, vous aurais-je dit à cette époque, ne présentait aucune espèce d’intérêt.


Je posais ma tête sur tous les oreillers de la planète et y trouvais un repos temporaire avant de mieux rebondir vers d’autres défis, d’autres aventures.


Et puis un tsunami dans ma vie, tout s’est arrêté. Survivre, dit-elle. C’était la priorité.


Et puis un jour j’ai constaté que j’étais toujours vivante et j’ai éprouvé le besoin de me retrouver ? Mais où ? Et retrouver qui ?


J’avais lu Thoreau :


« Pour la plupart, nous sommes plus seuls quand nous sortons parmi les hommes que quand nous restons dans notre chambre. (…) »


D’un coup je retrouvai l’étrangeté d’être seule. Avec cette incongrue question : » je suis qui ? » Envie de partir à la découverte de cette inconnue : moi-même.


J’avais donc lu Thoreau, et son expérience d’isolement dans une cabane construite de ses mains me séduisait beaucoup. Sauf que je suis incapable de tenir un marteau, de là à construire une cabane, non, arrêtons de rêver. Partir au loin, droit devant ? Non, merci, je suis déjà allée partout ou presque, et je ne veux pas être distraite par des lieux à découvrir, des êtres à apprivoiser. Non c’est avec moi que je veux voyager pour établir une connaissance approfondie de cet étrange compagnon de voyage.


Alors où ? Ma chambre, soit. Mais pas ma vraie chambre, celle là a vécu trop d’émotions, trop de bonheurs, trop de chagrins. Alors un lieu à moi. Où j’avais rassemblé toute mon histoire, la plupart de mes savoirs, toute la vie de mon esprit. Il existe, ce lieu. Ma bibliothèque. Sur ses rayonnages pleins de couleurs ces couleurs étaient celles de mes savoirs. De mes coups de cœur. De mes passions s’il fût possible que j’en eusse eu. De mes imparfaits du subjonctif que j’aimais tant et qui là, entre mes livres et moi, ne faisaient rire personne. De mes musiques tant aimées qui se trouvaient là à portée de clic.


Quand j’ai touché le fond du trou et que j’ai commençé à remonter, je me le suis construit ce lieu, Entre mes vieux murs séculaires qui en ont vu d’autres. Pour pouvoir y travailler, y paresser, y satisfaire ma curiosité (merci mes livres), dormir pourquoi pas, y inviter un chat complice et compréhensif, voyager ailleurs sans bouger si besoin.


Sur les rayonnages, soigneusement inventoriée, s’étale toute ma vie. Depuis quelques livres d’enfant jusqu’au code pénal, aux livres didactiques comme à ceux qui ouvrent la porte des rêves. C’est là où ’il faut que j’aille pour me trouver, me retrouver…. Tout est là à portée de ma main, à porter de ma mémoire, à portée de mes émotions. Entre les rayonnages sont disposés des souvenirs compréhensibles de moi seule : des photos certes mais aussi des calculs, des courbes, des performances, des diplômes, des objets, tout ce qui a jalonné le moi que les autres connaissent.


Alors je m’assieds. Dans un de mes grands fauteuils club dans lesquels je peux m’enrouler. Et je respire, je ferme les yeux, et ce qui important m’apparait. Non pas les souvenirs pour y vivre dedans, mais ce qu’ils m’ont laissé pour peaufiner celle que je suis à présent, et que je commence à apercevoir, là depuis mon fauteuil, à la lumière des deux grandes fenêtres doucement lumineuses . L’un des murs est recouvert d’un miroir, et celle que j’y vois en fait c’est moi et je ne suis pas certaine de la connaître si bien que ça, d’ailleurs c’est celle qui est là à l’instant T, mais ni celle du passé et sans doute pas celle de l’avenir. Je pensais « solitude » en pensant « abandon », je pense maintenant « isolement bénéfique » simplement en regardant autour de moi et en moi et en redécouvrant toutes les richesses, tous les savoirs, toutes les odeurs même que je peux rappeler rien qu’avec mon esprit. Et je peux m’offrir un plaisir retrouvé, celui d’un livre aimé, celui d’une musique, ou d’un vagabondage délicieux dans mes rêves.


La chambre à moi en fait c’est une chambre en moi. Je sais que je pourrai toujours y retourner, même si les aléas de la vie me font momentanément oublier ce qui s’y trouve, c’est mon histoire qui a construit là la quintessence de moi-même.