Françoise L. - Il est où le bonheur

l est dix heures du matin, Alice Dezelle chante dans sa cuisine, le soleil pointe par la fenêtre, la journée promet d’être belle. La radio diffuse un air joyeux, l’émission en cours traite du bonheur. Les invités sont philosophe, spécialiste du bien-être ou psychothérapeute, chacun a une actualité sur le sujet. Alice écoute distraitement en équeutant les haricots. Elle ronchonne : que des recettes ! Encore des donneurs de leçons, ces marchands de bonheur !


Après avoir fini sa vaisselle Alice s’assoit dans son rocking-chair et marmonne : Foutaises ! Le bonheur, n’est pas un produit de consommation, il ne se commande pas, par internet. Il surgit imperceptiblement par petites bouffées, comme une fleur qui éclot délicatement, il peut aussi nous surprendre par de grandes vagues qui nous chavirent le cœur. Tout en se berçant Alice rêvasse : les souvenirs heureux ne sont jamais très loin.


Petite-fille, seule chez ses grands-parents une douce sérénité embaume la pièce. A chacun, son fauteuil comme chez les trois ours : le grand-père dans le grand brun en velours, l’oreille collée à la T.S.F, en face dans le crapaud fleuri, la grand-mère un livre sur ses genoux, entre les deux, la petite Alice joue à la dinette sur son minuscule fauteuil tout moelleux. Les heures s’écoulent heureuses, tout simplement. Elle se souvient aussi de journées printanières où ses grands-parents partaient tendrement enlacés, sur le chemin des douaniers. Ils se promenaient entre les ajoncs fleuris, tous les deux vêtus de bleu marinière, chacun une canne à la main, grande à l’extrémité recourbée pour son grand-père, la tête toujours coiffée de son béret, petite et fine pour sa grand-mère, des bottines confortables à ses pieds. Pour elle, ils étaient très vieux mais elle se souvient encore de l’étincelle amoureuse de leur regard.


Quelques années plus tard un souvenir joyeux, léger, pétillant comme les bulles de champagne, une inoffensive farce de carabin. Un soir, dans la salle de garde de l’internat une bande d’internes traîne désœuvrée. Dans cet hôpital d’Eure-et-Loir ils sont loin de chez eux. Ont-ils les mots pour exprimer leur désarroi ? Ils sont las de leur journée, fatigués de panser les plaies, d’essuyer les cœurs, d’éviter les morts, de soigner les enfants. Que faire ? Jouer au baby foot ? Prendre une troisième bière ou regarder la télé dans la salle de repos. Soudain Max a une idée : Suivez-moi, vite ! Aussitôt dit, aussitôt fait, les voilà tous dehors à rejoindre Max qui se dirige à grands pas vers l’hôpital. Arrivés dans le grand hall il leur donne ses consignes. Par groupe de deux ou trois, ils doivent récupérer toutes les plantes vertes de chaque service. Ils se précipitent vers les ascenseurs et chacun de redescendre quelques minutes plus tard avec des pots de Philodendrons, Ficus, Yucca ou Fougères. Ces plantes ont belle allure, seule la jardinière du service de pneumologie a grise mine, le bac fait office de cendrier. Ils s’affèrent à les répartir dans tout le hall, n’oubliant aucun recoin. L’entrée de l’hôpital a perdu de sa sévérité, elle est devenue aussi luxuriante que la grande serre du Jardin des Plantes ! Ravie et fière de son forfait, la belle équipe s’échappe joyeusement. Leurs soucis envolés, un sourire malicieux éclaire leurs visages, ils retrouvent l’insouciance qui sied à leur âge. Demain est un autre jour.


Le temps s’écoule et voici Alice à l’aube de ces cinquante ans. Bouleversée, elle ne peut imaginer être heureuse dans de telles circonstances. Leur mère va mourir, ils le savent, le cancer a gagné tout son corps, sa vie va à son terme. Quinze jours de plus ou de moins, ce n’est pas le propos à son âge, mais un été au bord de l’eau au milieu de sa tribu, cela vaut bien une cure de chimio, a-t-elle affirmé à son oncologue. Et les voilà partis pour cette dernière saison, les cinq enfants portant chacun leur tour dans un discret sac à dos l’oxygène nécessaire, ultime cordon maternel. Cet été a une saveur unique, parfum étrange d’éternité, subtilité d’embruns salés mêlés de cris d’enfants, plages et dunes à l’infini, murmure de vagues au soleil couchant. Leur mère les entraîne sur les traces de son enfance, lieux de dernières confidences. Un jour de juillet ils sont attablés au« Paradis du gourmet » son compagnon, sa mère et elle. Dans la salle il n’y a qu’eux trois, le temps s’est arrêté, il n’y a plus d’heure. Alice n’a rien oublié de ces agapes, chaque minute s’égrenait comme une perle fine, le repas était un délice raffiné. Elle buvait chaque parole, goutait chaque phrase comme un précieux nectar. Cet été là, leur mère fut superbe dans sa robe de vieille dame indigne, en toute majesté elle faisait ses adieux. A l’automne elle s’envola d’un dernier souffle, entourée des siens. Alice vécut l’intensité unique d’une naissance.


Dans son fauteuil Alice songe encore : Il existe des bonheurs, qui sont inscrits au creux de la chair, véritables fêtes des retrouvailles, exultation de l’étreinte, fusion des corps, caresse des peaux, intensité du plaisir, douceur de l’abandon. Des allégresses intimes, destinées à l’être aimé.


Saveurs acidulées de l’enfance, bulles pétillantes de la jeunesse, zeste d’interdit, gravité de l’éternité qui file entre nos doigts, ravissement de la plénitude, légèreté des délices infimes, quelque soit le bonheur, il est le sel indispensable, au gout de la vie.


Françoise L.