Véronique M. Lettre à un ami malheureux

Je réponds sans tarder à votre lettre reçue ce matin, j’ai eu tant de peine pour vous que je voudrais vous faire partager une partie de mon expérience. Bien sûr, nos malheurs ne sont pas du même ordre et pourtant, j’espère vous apporter quelques conseils amicaux liés à mes soucis antérieurs. Si je vous dis cela en préambule, c’est qu’un ami m’a infiniment aidé par le passé. Ce n’était pourtant que du bon sens, mais parfois, ce qui est devant nos yeux nous échappe car nous sommes envahis par le désespoir. Je comprends d’autant mieux votre problème que j’ai vécu l’an passé une descente aux enfers très éprouvante. Mais il faut croire que les mots ont le pouvoir de saisir des horizons que notre cécité occultait. Et si j’ai bien conscience que votre singularité ne peut être que différente de la mienne, le chemin pour en sortir est d’ordre philosophique et ne requiert aucune sagesse particulière.

L’étymologie de malheur, l’heure du mal, a avec le bonheur une proximité sémantique qui donne à ces deux mots les exacts opposés. C’est comme si une limite dans le temps était franchie et s’était retournée. Du malheur au bonheur, une opération invisible enclenche un pas augmenté. Une ébauche de mouvement a remis en marche un arrêt sur image.

Vous conviendrez avec moi que le bonheur n’existe pas, et que tout homme, même s’il n’en a pas conscience possède sa boîte magique qui donne une touche unique, une petite musique qui animera son esprit en son for intérieur.

Si l’être, comme nous le croyons n’existe pas, un habillage de ce que nous pensons connaître de nous-même est là et bien souvent nous inspire des informations fausses auxquelles nous croyons dur comme fer. Cette réalité à laquelle nous adhérons est malléable. Nous pouvons nous en arranger, nous en extraire, la dépasser, la dénaturer et fabriquer avec l’esprit une autre manière de tricoter les fils de notre vie. Bien que nous ne soyons pas des marionnettes emprisonnées, de petits mouvements mineurs sont tapis dans l’ombre et c’est à nous de leur donner une couleur et une forme.

L’être de l’un n’est pas l’être de l’autre et cet espace intérieur qui fait vibrer chacun se manifestera si nous voulons bien effectuer cet acte dans laquelle notre responsabilité est requise. Il nous faut prendre une bouffée d’air suffisante pour sortir de la souffrance.

Vous serez , je pense, en accord avec moi , pour dire que c’est le regard porté sur l’existence qui donne de la singularité à un individu et que ce regard a de multiples facettes. On peut aussi bien se réjouir des fleurs de la campagne que nous voyons dans les champs que de se désoler de ne pas les cueillir avec la personne aimée. Et pourtant, ce sont les mêmes fleurs. C’est la manière dont notre perception donnera un sens à cet instant qui fait toute la différence. Alors, nous traverserons ces épreuves, je ne dis pas sans peine, mais avec un surcroît d’optimisme et la vie vaudra la peine d’être vécue. L’ornière dans laquelle nous étions tombés, sous le coup de la surprise, après un temps de sidération, ouvrira des trésors insoupçonnés. Ce changement de focale qui nous obligeait à prendre en compte la perte que nous ne voulions à aucun prix envisager prendra du temps mais elle changera de valeur. Car il s’agit bien de perte mais elle peut dans ce chaos momentané permettre un nouveau point de départ. Chemin faisant, un supplément d’âme bouleversera notre univers et la perte pourra devenir gain.

L’expérience de la vie est toujours de cet ordre. Nous ne vivons pas un malheur durable à moins qu’une rigidité de pensée n’exige qu’un seul aspect et ne veuille pas en inventer d’autres. Notre imagination possède des trésors de scénario que chacun fait vivre à sa manière et qui fait le sel de la vie.

Mon très cher ami, je souhaite que cet optique éclaire d’une lumière différente ce qu’il vous semble impossible à l’heure actuelle de traverser.

Cette intimité, je vous la livre car votre amitié m’est précieuse et j’aimerais être celui qui vous aide comme j’ai été aidé. L’assurance de la sincérité entre amis vaut plus que des propos assénés avec des accents de vérité.

Il n’y a que la mort qui mette un point final à la vie. Sinon, tout ce que nous vivons nous remet dans le cycle du changement qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Notre fragilité est aussi notre force, l’être humain n’est pas un roc inébranlable et ne dit-on pas que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort?

Je vous invite, quand vous le voulez, à poursuivre par la parole et la controverse, ce que je vous ai écrit.

Je vous envoie toutes mes amitiés, votre visite me fera du bien, nous échangerons comme dans le passé nos idées, nos rires et nos conversations qui me manquent.

Bien à vous