Bénédite - Fredaine - Les barbelés

Calé dans le fauteuil que sa corpulence remplit, l’homme est monolithique. Coudes bien appuyés, mains posées sur les extrémités des bras du fauteuil, il a décidé de se reposer. Il a allumé la télévision, réflexe qui demeure pour elle incompréhensible. Devant l’émission en cours, un reportage sur la guerre de 1914, les yeux d’un bleu acier habituellement froids, réputés inaptes à montrer des émotions, s’embrument pourtant. La discrète humidité sur la paupière du bas, à peine perceptible, s’échappera plus tard en une larme silencieuse. Son regard fixe avec une intensité accrue les images effroyables des poilus dans les tranchées boueuses, leur assaut vers une mort quasi certaine. Il scrute les champs de bataille dévastés, les cadavres accrochés aux barbelés et ceux mortellement embourbés. A chaque nouveau cadrage, à chaque nouvelle canonnade, il enfonce sa tête dans les épaules, ses mains blanchissent tant elles serrent la tête des accotoirs. Il n’est pas un simple spectateur, il ressent, il vit intensément les scènes comme s’il en était acteur. Il frémit, tout son être est tendu, secoué maintenant par un sanglot muet. Les tirs en cataractes saccadées des mitraillettes, les sifflements des obus, les grondements sourds des canons le pénètrent en vrille. Il écrase davantage le creux du fauteuil comme pour y disparaître.

Espérant l’éloigner de cette émotion, elle toussote doucement. Il ne l’entend pas. Il n’est plus avec elle, il est transporté dans son enfance, elle le sait.

Il est chez cette grand-tante qui conservait dans le vestibule de son immense demeure trois uniformes de soldats de la guerre de 1914 suspendus au porte-manteau[B1] , les casques posés juste au-dessus. Ceux de son époux et de ses deux fils « morts au champ d’honneur ». Juste à côté dans le vestiaire, les capes bleu-horizon attendaient leur propriétaire. Las, personne ne les portera jamais plus. Le feutre de l’un des vêtements est en deux endroits percé de petits trous ronds aux bords brûlés. Sur le râtelier, l’un des casques tout cabossé, est lui aussi perforé.

La malheureuse femme ne s’est jamais remise de cette tragédie, elle en aura cultivé le souvenir jusqu’à sa fin à elle dans les années cinquante. Mais chez l’enfant de huit ans qu’il était alors, fasciné par les silhouettes des soldats, dressées vides et plates dans l’entrée, cette vision a laissé une blessure profonde, inguérissable. Il est resté traumatisé par cette image qui le hante encore aujourd’hui. Soixante-dix ans plus tard, elle reste irrémédiablement gravée dans sa mémoire. Il revoit ces vêtements flasques, angoissants, à jamais suspendus à la patère, l’odeur humide et froide de la demeure l’enveloppe, celle du sinistre vestiaire, plus dense et mêlée d’antimites, l’envahit comme au premier jour. Il entend la voix si douce [B2] de la vieille dame, il revoit ses yeux, jadis d’un bleu profond, alors pâlis par l’âge et l’inextinguible chagrin. Alors la guerre, c’était ça ? Loin des millions de morts et de blessés, le résultat, c’était ça ? La solitude d’une vieille femme et son culte idolâtre pour les disparus ? Même la guerre de 1940 qu’il a vécue tout petit n’a rien effacé de ces uniformes inhabités.

Lorsque la vague déferlante des émotions se retire, il reste seul sur la grève des souvenirs qu’il voudra vite cacher, ranger avec les autres, dans le coquillage de son enfance.