Corinne NL - Stigmate

STIGMATE

J’ai reconnu l’empreinte de ses pas ancrée dans la rouille du sable mouillé sur la plage déserte de mon enfance, j’ai suivi son sillage au bord de l’eau jusqu’aux rochers rugueux que nous escaladions ensemble, il se tenait là de dos, aussi grand et large d’épaules que dans mes souvenirs, il s’est tourné vers moi en souriant, ce sourire d’azur que j’aimais tant, qui disait tout le bonheur d’être ensemble, ce sourire que je porte en moi comme un tatouage indélébile, comme le stigmate d’un manque inconsolable, ce même sourire tendre et moqueur qu’il arborait quand il me regardait sauter dans les flaques, quand il me portait à bout de bras dans les vagues déferlantes, quand je sortais de l’eau en grelottant, qu’il m’enveloppait d’un serviette chaude et me frottait énergiquement, quand je ramenais victorieuse dans mon filet un petit poisson immangeable, quand il me consolait après une piqure de vive, quand nous nous allongions sur le sable et que nous nous laissions dévorer par la marée montante, quand il me bâtissait des châteaux de sable éphémères, quand il me prenait sur ses épaules pour éviter à mes petits pieds nus de s’abimer sur les coquillages coupants. Le cœur léger j’ai suivi son fantôme si tangible au creux de mes souvenirs et de mon amour indéfectible et nous sommes partis voguer comme autrefois vers un horizon limpide, seuls au monde sur ce bateau élancé qu’il aimait tant, ce voilier effilé qui fendait l’eau et savait se coucher dur les flots déchainés, il tenait la barre confiant, heureux comme un prince ivre de liberté qui emmène sa princesse au pays des merveilles, le dragon blanc volait sur la mer d’émeraude le long de la côte découpée, crevait le ciel bleu roi et mon âme explosait de joie. Au bout du voyage, un vent violent a gonflé les voiles, le ciel s’est obscurci, le brouillard est tombé, opaque comme une paupière qui se ferme et l’horizon a disparu voilé par des vagues titanesques , je n’ai pas tremblé, avec mon père je n’avais jamais peur de rien mais une profonde tristesse m’a envahie quand le beau voilier s’est rendu, il s’est échoué sur le sable, sur ce passé qui me porte et me hante et, sous la voile déchirée, près de de la poupe effilée, j’ai retrouvé la trace légère de son pas pressé que la mer effaçait, j’ai aperçu sa silhouette floue qui s’éteignait dans un rideau de brume, alors, dans mon rêve étranglé, j’ai couru, j’ai volé mais en vain, le ciel pâle a avalé son image avant qu’une vaguelette mousseuse et impitoyable n’efface à jamais la trace de son passage.