Dominique Olsenn

Je suis né un 25 juillet. Découvert par un employé municipal qui ouvrait le portail de la décharge des environs d’Arles. Enveloppé dans un vieux polo taché. Un mot griffonné sur une feuille arrachée à un carnet à spirales « J’ai été violée. Je ne veux pas de cet enfant. Je n’ai pas voulu le tuer. La vie s’en chargera ». Transporté et soigné à l’hôpital avant d’être remis à la Pouponnière. Un officier d’Etat Civil sans imagination m’a nommé Jacques, fêté le 25 juillet, on a ajouté Decharge. Pour être sûr que je n’oublierai pas d’où je viens peut-être.

Huit familles d’accueil et quatre foyers différents au cours de mes 18 ans à la Dass. Souvent maltraité et agressé. Surnommé Poubelle, Rebus ou L’ordure. La violence, amie fidèle, m’a accompagné. A 18 ans, j’ai rejoint la cohorte des SDF, faisant la manche pour manger, dormant sur des cartons déposés auprès des poubelles. Il me semble que je n’espérais rien mais j’attendais. Aujourd’hui encore je ne sais pas quoi. Avec patience et ténacité, j’attendais.

Le jour de l’anniversaire de mes 19 ans, j’étais assis sur la margelle d’une fontaine de pierre dans une ruelle fraîche où parvenait la rumeur du marché voisin. Je me recoiffais pour avoir l’air « propre » avant d’aller fouiller les cageots abandonnés par les maraîchers. J’entendais un pas se rapprocher, décidé. Je me retournais lentement. Une femme, encore jeune, revenait du marché chargée d’un joli couffin coloré. Le rouge des framboises tatouait le vert tendre des salades. Ses sandales dorées claquaient sur le trottoir. Sa robe sans manches, fleurie, flottait librement à chacun de ses pas. Je me rendis compte que je souriais. Joyeux soudain. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, je lançais « Bonjour Madame » sans quitter ma margelle pour ne pas l’effrayer. Je savais que les SDF font peur aux femmes seules. Elle a tourné la tête vers moi et son regard, contrarié, m’a immédiatement fui.

Toute ma joie s’est transformée en colère, un volcan. J’ai bondi vers elle.

- « J’ai dit Bonjour Madame… ça vous tuerait de répondre Bonjour Monsieur ?

- Laissez-moi tranquille. »

Je l’ai attrapée par un bras et tirée jusqu’à un immeuble en construction. J’ai sorti le couteau que je portais toujours sur moi et le lui ai mis sous la gorge.

- « Alors ? Comme ça vous avez un peu plus envie de me dire Bonjour Monsieur ?

- Non. »

Elle a planté son regard dans le mien. Pourtant son corps entier tremblait. Je me suis senti puissant, fort. L’envie de la faire souffrir m’a submergé, d’un seul coup. Je voulais qu’elle ait peur, très peur. J’ai promené la pointe de mon couteau sur ses lèvres, son cou. J’appuyais un peu mais sans la blesser. J’ai glissé ma lame entre ses seins, lentement, puis d’un geste brusque, j’ai fendu le tissu léger. Son corps m’est apparu dans la lumière blanchâtre du chantier. Des seins gonflés, lourds, veinés de bleu. Ma main a caressé, à peine. Cela semblait si fragile. J’ai ordonné « Regardez-moi ». Elle a ouvert les yeux, les a détournés. Vers mon nez. « Dans les yeux » ! Elle a obéi. Mon couteau a traîné vers son ventre. J’ai voulu regarder. Une drôle de peau, un peu fripée, striée de petites lignes bleutées.

- « C’est quoi ces lignes bleues ?

- Des vergetures.

- On vous a frappée ?

- Non, j’ai eu un bébé. Les marques de la grossesse.

- Un bébé ça fait ça ? Comment ?

- La peau du ventre qui grossit se déchire un peu et ça laisse ces petites rayures. Des vergetures.

- Toutes les mamans ont ça ?

- Oui. Toutes.

- Même la mienne qui ne me voulait pas ?

- Même la vôtre. »