Françoise L. - La délicatesse des traces

L’autre matin en ouvrant les volets j’ai vu de légères traces dans la neige fraîche, quelques traits à peine visibles, au même emplacement que la veille, juste sous la fenêtre. Aucun doute, je ne rêve pas, je les ai remarquées depuis deux, trois jours, elles sont identiques. Je sens comme un soulagement dans la poitrine, je ne suis plus seule. Qui est ce ? Un drôle d’oiseau peut-être ? Peu importe ! Je m’affaire joyeusement à mes taches quotidiennes. Cette nuit je ferai le guet. A la tombée de la nuit, j’installerai mon fauteuil tout contre la fenêtre, épiant à travers les volets.

Le lendemain, la neige a fondu, plus de traces. Je me réveille le corps léger, pas de douleur. Le jour a chassé les ombres de la nuit, les nuages flottent dans le ciel bleu. Mes jambes me portent facilement, mettre un pied devant l’autre n’est plus un effort. Aucune tristesse, mon cœur a des ailes. Le manque s’efface, il ne pèse plus, il a trouvé sa place parmi mes cicatrices. Le souvenir peut être ravivé sans la brûlure de l’absence. J’ai définitivement quitté les profondeurs sous-marines, je nage en eau claire. La vie a repris ses droits.

Plus tard dans la journée, installée au soleil de ma terrasse, la mélodie de ton prénom m’est revenue à la mémoire, comme une évidence :

Tu avais pris rendez vous un soir de novembre. Tu t’es assise à moitié sur la chaise, tes longs cheveux bruns masquant ton visage. Tu as marmonné la tête baissée: je ne peux pas, je ne veux laisser aucune trace. Je t’ai regardée, j’ai pris une feuille, tout en haut à gauche j’ai inscrit ton nom et ton prénom. Tu as continué : c’est trop pour moi. Tu as levé ton regard. J’ai vu tes grands yeux d’eau salée. Je t’ai proposé de t’allonger pour que je puisse t’examiner. Tu t’es absentée de ton corps. Tu as juste chuchoté : Il n’est pas trop tard ? Non, je t’ai rassurée et t’ai expliquée les démarches à suivre. La semaine suivante, tu t’es glissée sans bruit dans la salle d’attente, me suppliant : Pouvez vous me voir, là tout de suite ? Dans mon cabinet tu m’as raconté que face à la blancheur de la clinique, tu t’es enfuie, c’était plus fort que toi. Ta voix rauque a parlé longtemps, d’une seule traite. Dans le miroir de tes yeux j’ai entendu ton histoire, sur ta chair j’ai vu la colère de ton enfance. Délicatement j’ai posé tes mains sur ton ventre, les miennes enveloppant les tiennes. Nous sommes restées silencieuses. Tu es revenue régulièrement, je t’ai conté la douceur du tact, le savoir faire du corps. Tu t’es laissé apprivoiser, tes mains contre les miennes. Un jour tu es arrivée radieuse : Il est là ! Tu en étais sûre, ta main avait reconnu la légèreté de sa caresse. Tu as voulu le voir, j’ai allumé l’écran, des perles de larmes ont coulé le long de tes joues, tu découvrais que tu pouvais accueillir la vie.

Nous nous sommes dit au revoir, tu n’avais plus besoin de moi. Il m’est resté ton nom gravé sur la feuille blanche.

Françoise L.