18A - Anne P -L'héritage

Une atmosphère joyeuse régnait dans l’habitacle de la voiture. Mon client Antoine et son fils Sébastien ne cessaient de me remercier et de me complimenter sur mes qualités de guide.

La fatigue les tenaillait mais ils ne pouvaient contenir leur excitation et leur fierté d’avoir réussi cette course de montagne ! Nous revenions de Zermatt, et de l’ascension du Cervin dénommé également ‘’Matterhorn’’, sommet mythique de la Suisse, au cœur des Alpes Valaisannes et se dressant à une altitude de 4478 m. Une allégresse les inondait.

Cette montagne ne peut laisser indifférent. Chaque fois qu’elle s’offre à mes yeux, une forte émotion me saisit et j’éprouve toujours le même émerveillement devant la majesté de ce sommet !

Le jour déclinait, la masse sombre des aiguilles de Chamonix se détachait sur un ciel aux nuées rougeoyantes. Ils me déposèrent devant mon chalet et nous échangeâmes des adieux chaleureux, cette course clôturait leurs vacances d’été.

Pénétrant dans ma demeure, j’aperçus une lettre portant l’entête de l’Office Notarial de Chamonix déposée sur la commode de l’entrée.

Intrigué, je l’ouvris immédiatement…L’émotion me saisit en découvrant son contenu !

Marcel mon mentor, me léguait son chalet et ses épargnes. Je n’en revenais pas…

Deux mois auparavant, il nous avait quittés pour rejoindre le royaume des anges… Sa seule descendance se réduisait à des cousins dont il n’avait jamais été proche. Jusqu’à son dernier jour, une grande affection nous unissait et je le considérais comme mon père adoptif !

Que de souvenirs émouvants refluent à ma mémoire !

Je venais d’avoir 10 ans lors de la disparition accidentelle de mon père en portant secours à des alpinistes en grande difficulté. Marcel, son inséparable ami d’enfance, guide également, me prit sous son aile.

A la suite de cet accident traumatisant pour un enfant, je ressentis une animosité violente pour cette vallée et ces montagnes qui m’avaient arraché mon père…

Je ne cessais de supplier ma mère de nous en éloigner et manifestais un esprit de rébellion. Je m’enfermais dans ma colère et ma souffrance.

Adroitement, Marcel à maintes reprises m’attira dans sa tanière de célibataire ‘’entre hommes’’ comme il disait ! J’aimais particulièrement ce lieu, dominant Chamonix, qui offrait un spectacle époustouflant sur le Mont Blanc et l’alignement des aiguilles rocheuses, jusqu’au dôme de l’Aiguille verte. Mon ami dans des discussions animées s’efforçait de me faire prendre conscience de mes responsabilités à l’égard de ma mère, et me confiait son admiration pour elle. Malgré sa peine immense, elle affichait une dignité et un courage impressionnants, et manifestait une patience et une tendresse infinie à mon égard, malgré mon attitude irascible.

Que de souvenirs merveilleux je lui dois ! Dès les premières neiges, la saison d’hiver n’ayant pas encore débuté, il m’emmenait dévaler les pistes de ski et fut un merveilleux instructeur. Maintenant, avec mon regard d’adulte, je prends conscience du don exceptionnel qu’il possédait d’insuffler la confiance en soi et de valoriser mes faits et gestes. Grâce à lui, je devins un skieur émérite et plus tard moniteur de ski.

Marcel réussit progressivement avec la complicité de ma mère, à me ré-insuffler l’amour de nos montagnes et de notre vallée.

Un arrêt, pendant nos descentes à ski, était l’occasion d’attirer mon attention sur la beauté des paysages qui nous entouraient… le ciel bleu, sur lequel se découpaient les cimes neigeuses et rocheuses, parsemées de diamants scintillant sous les rayons du soleil.

Je revois ma mère sur la terrasse de notre chalet s’extasier soir après soir, sur ces miraculeux couchers de soleil. Elle me confiait qu’avec mon père, ils avaient toujours partagé le même amour pour ce lieu magique, qui comme un caméléon se transformait au gré des saisons et des caprices de la météo. Maintenant, cette nature constituait le lien invisible qui la reliait à lui et lui insufflait une force de vie pour poursuivre son chemin terrestre… Elle ajoutait les larmes aux yeux, que je symbolisais leur amour, ma ressemblance avec mon père s’accentuait. A travers mon sourire se dessinait le sien !

Les périodes où Marcel n’exerçait pas son métier de guide, toujours diplomate, sans vouloir me contraindre, il prétextait de l’utilité de ma présence pour des randonnées vers les refuges de la vallée…Avec fierté j’acceptais ces invitations. L’occasion de partager quelques heures ensemble dans une complicité amicale et de me former à l’escalade. J’aimais l’atmosphère des soirées dans les refuges, au cœur de la nature silencieuse et apaisante. J’appréciais ses confidences sur mon père et leur enfance commune. Je percevais la grande amitié qui les avait liés et l’admiration et l’estime profonde que Marcel lui portait. Un nombre incalculable de fois, il énonça ces mots : ‘’Ton père était un type formidable et un excellent alpiniste’’.

Le temps déroulait son fil, la souffrance de l’absence s’atténua. Je grandissais.

Ma mère et Marcel réussirent dans cette entreprise : ma réappropriation de cette vallée…

J’aimais ces paysages, j’aimais marcher dans la solitude et m’immerger dans cette nature réconfortante. Parfois ma mère m’accompagnait…Nos marches se déroulaient dans l’apaisement et la sérénité, alternance de silences et de paroles échangées, une même communion de pensées nous habitait pour ce père et ce mari aimé.

Peu à peu, Marcel, mon initiateur m’entraîna dans des courses de montagne de difficultés moyennes, puis progressivement plus difficiles. Je laissais éclater mon enthousiasme pour ces ascensions et l’escalade m’énivrait, je m’élevais dans les parois avec une grande agilité. Etant mince et souple, il m’attribua le diminutif de ‘’petit cabri’’. Rien ne pouvait le rendre plus heureux que ces moments partagés dans la conquête de ces sommets. Nos visages rayonnaient de bonheur et une profonde affection nous unissait.

En fin d’adolescence, avec l’autorisation de ma mère, il m’associa à des soirées avec ses copains, la plupart étant des collègues : guides l’été et moniteurs de ski l’hiver. Je réalisais lors de ces réunions, que Marcel mon ‘’mentor’’ au physique de séducteur plaisait beaucoup aux femmes. Il avait toujours tenu sa vie sentimentale très secrète. Comme j’approchais de l’âge adulte, il s’autorisa à quelques confidences. Il m’avoua être tombé amoureux d’une femme, une cliente alpiniste, rencontrée lors d’une course en montagne, mariée avec deux enfants et vivant à Paris. Ce coup de foudre réciproque remontait à plus de trois années.

Elle possédait un chalet au Praz, ils se voyaient lors des vacances scolaires et de temps en temps, elle s’échappait pendant l’année pour un week-end en amoureux. Cette situation lui pesait mais il ne parvenait pas à se détacher d’elle… Parfois, il se laissait séduire par des femmes entreprenantes et s’octroyait la liberté de papillonner en toute discrétion …

Après mon bac, ma voie s’imposa sans hésitation : je choisis la profession de moniteur de ski et guide de montagne ! Pendant ma formation, j’accompagnais fréquemment Marcel pour ses ascensions avec des clients… Un matin, nous rendant au bureau des guides de Chamonix pour rencontrer de futurs clients, quelle ne fut pas notre surprise ! deux ravissantes Suédoises d’une vingtaine d’années, parlant un français impeccable, se dévoilèrent à nous ! Après les présentations et échanges sur leur capacité et leur expérience montagnarde, Marcel souriant, fixa l’heure du départ du lendemain matin : 6 h, rendez-vous au téléphérique de l’Aiguille du midi pour la première benne, l’exactitude étant la règle impérative.

Elles souhaitaient faire la traversée de midi plan : Aiguille du midi à l’aiguille du plan… Durant toute cette journée, je planais sur un nuage !

Marcel, immanquablement remarqua mon trouble et s’en amusa ! Mon comportement intimidé mais très attentionné envers Ingrid, le faisait sourire…Je n’avais jamais ressenti un tel trouble et émoi à l’égard d’une femme…J’en bégayais par moment. Paula et Ingrid échangeaient en suédois et je devais être le sujet de leur propos… Mon attirance s’avéra réciproque et évolua en une belle histoire d’amour ! Trois années s’écoulèrent mouvementées. J’obtins mon diplôme de guide et Ingrid termina sa maîtrise de droit à Lyon. Nous décidâmes de nous marier en toute simplicité à Chamonix.

Marcel, toujours présent et aimant, finança une bonne partie de notre mariage, avec une grande générosité. Ingrid avait également séduit ce cœur de célibataire et une grande complicité se noua entre eux.

Quelques années plus tard, seule ombre à notre bonheur, ma mère tomba malade, atteinte d’un cancer au cerveau inopérable…Une radiologie fut entreprise qui se révéla sans résultat satisfaisant. Marcel, toujours présent et disponible, se chargeait de l’emmener à ses séances de radiothérapie à Sallanches. Il témoignait d’un optimisme constant et portait une attention minutieuse à ma mère, parvenant toujours à anticiper ses moindres désirs. Il arrivait même à déclencher des fous rires chez elle, en dépit de sa tristesse. Son état s’aggrava…Son souhait était de s’éteindre dans son chalet, près des siens. Infatigable, mon ami souhaitant nous soulager de ces veilles, assurait les nuits… Elle rejoignit mon père dans l’apaisement et la sérénité.

Les années s’écoulaient paisiblement, deux enfants arrivèrent…Comment décrire l’attention et l’amour qu’il porta à nos enfants… Il fut un grand-père modèle, pédagogue et répondant constamment avec patience à leurs questions ! Son enthousiasme constant et sa vivacité nous faisaient oublier le passage des années et son avancée en âge. Arriva le jour où ne pouvant plus se déplacer, chaque jour, suivant nos disponibilités, nous passions le voir et l’entourions de notre affection. Toujours curieux de ma vie, il me questionnait sur mes courses en montagne et mes clients… Peu à peu, je le voyais décliner avec tristesse.

Une nuit, son cœur s’arrêta, il s’endormit pour l’éternité.

Deux mois plus tard, cette lettre entre mes mains, je lutte contre l’émotion qui me submerge. Marcel ‘’homme exceptionnel’’ poursuivait son chemin de générosité, en me transmettant ce chalet ! Il connaissait mon amour et mon attachement pour sa tanière sur les hauts de Chamonix, face à ce cirque montagneux éblouissant !