18A - Jean-Pierre G - Cadeau

Cadeau ...

Un courrier était arrivé en recommandé, le facteur avait laissé un avis de passage. Anne Marie, encombrée, lui tendit le bébé et son cartable gonflé de copies à corriger.

- Tiens ! Je file à la poste avant la fermeture, donne lui son biberon, tout est dans le sac et j'en profiterai pour prendre les couches au supermarché.

- Ah oui ! Au temps pour moi je les ai oubliées hier ...et pense aussi à faire le plein!

La vieille Fiat démarra bruyamment; Antoine se dit qu'il faudrait bientôt passer au garage pour ce maudit échappement et peut être explorer les bonnes occasions avant l'hiver. Soulagés d'avoir quitté la bonne ville de Saumur et les pesanteurs du cercle familial, depuis l'été Antoine et Anne Marie résidaient à Fougères, à 200 km du cercle familial.

Elle avait obtenu sa mutation au lycée et lui, Antoine avait trouvé un poste d'adjoint au tout récent Centre socioculturel,la distance permettrait de se voir chacun à son rythme pensaient-ils et de ne plus vivre sous le regard soupçonneux voire réprobateur de Jean François Serrant de Largerie, officier instructeur au Cadre Noir.

Antoine n'était pas parvenu à convaincre ses beaux-parents de la « validité de ses options professionnelles et idéologiques » et sa coupe de cheveux « libérée » ne plaidait pas pour sa cause.

- Le chemin sera long... tu verras" lui avait un soir glissé Jacques Henry son vieil ami et maintenant beau-frère, expatrié au Québec depuis cinq ans.

Entendant les pas de sa mère dans l'entrée, le petit Thomas avait émis un gazouillis suivi d'un rot puis d'un gentil sourire ; encore un effort et il parlerait bientôt pensa Antoine ne doutant pas du potentiel de son rejeton.

Déposant les courses sur le canapé, Anne Marie s'y laissa tomber et ouvrit le courrier.

- Alors, c'est quoi cette lettre ma chérie s'enquit le jeune père ?

- Ben, ce serait un gag si ça n'émanait pas du notaire de la famille... que je connais bien !...Bon sang il aurait pu me téléphoner !

- A condition qu'il ait eu ton numéro ...

- Non ! Je n'y crois pas ! Cette grand-tante je suis allée une fois toute gosse la voir une demi heure dans un couvent perdu, en Aveyron je crois; il y avait des brebis tout autour et j'ai eu peur des loups, en fait des chiens du berger.

- Oui et alors qu'est-ce qu'il te dit ce notaire ?

- Écoute, je lis :

« Madame, suite au décès de votre grand-tante en l'abbaye de Nonenque Aveyron le 2 août 1975 ,j'ai l'honneur de porter à votre connaissance les éléments de son testament déposé en cette étude le 6 octobre 1956 :” ….sous cette parcelle de vigne sise lieu-dit « La Petite Vignolle » en la commune de Turquant (Maine et Loire) louée à M. Paul Jeannin viticulteur, une habitation troglodyte comprenant 3 pièces de vie plus four à pain attenant, cellier et puits recouvert, s’y ajoutent quelques dépendances destinées aux petits animaux domestiques et un appentis couvert de tôle, le tout pour une surface approximative de 480 mètres carrés dont environ 75 m2 sous tuffeau avec encadrement de porte et fenêtreen pierres de pays taillées et jointées.

Le logis comporte 3 pièces avec possibilité d’agrandissement sous réserve d'autorisations requises. Des arbres et taillis spontanés ont colonisé une partie de ce site non clos et accessible depuis le chemin de communal .Enfin, important, il n’est pas relié aux réseaux locaux: électricité, eau et téléphone ni aux évacuations sanitaires.

Rappel historique : Sœur Claire Marie Julie Serrant de Largerie née à Turquant en 1906 avait fait don de la majorité de ses biens à l'Ordre de la Communauté des Chartreuses à son entrée au couvent en 1931.Le testament olographe susdit fut rédigé en cette étude le 13 octobre 1958. Votre frère Jacques Henry, résidant actuellement à Québec, l'établissement d'une procuration est envisageable dans l'hypothèse où se déplacer lui poserait problème. Aussi, vous êtes donc, au même titre que lui, les légataires particuliers de ce bien qui de facto vous revient en indivision. Il vous appartiendra donc de trouver un modus vivendi. Dans cette hypothèse je demeure disponible, n’hésitez pas à revenir vers moi.

Dans l’attente de votre visite, veuillez agréer chère Anne Marie etc….”

Signé Maître Philippe Leguet.

Post scriptum:

Je vous incite à vous rendre sur place munie de l'extrait cadastral ci-joint (parcelles entourées en bleu) aux fins de vérifier l’état des lieux et les accès si possible accompagnée d’un artisan local.

- Hum ….ça sent le cadeau empoisonné cette affaire ...Tu ne crois pas ?

- Je vais appeler mon père ce weekend, il me dira comment procéder…

- Sincèrement ne serait-il pas plus judicieux de joindre d’abord ton frère lui qui est aussi bénéficiaire de ce “cadeau”.

- Apparemment le notaire lui a transmis le même courrier ?

- Attends et laisse moi réfléchir tranquille veux-tu ! De toute façon je dois appeler maman pour l’installation des rideaux et elle m’a promis d’aider à tapisser la chambre de Thomas et puis, le courrier pour le Canada ça met plus d’une journée à arriver n’est-ce pas ?

- Pour sûr « Y a pas le feu au lac ! » comme on dit à Genève ; tiens reprends le petit je me mets à la cuisine ; qu’est-ce que tu veux dîner?

Après diverses recherches et échanges téléphoniques il fut convenu de se rendre sur place en compagnie d’un expert en bâtiment. Tôt le Samedi suivant, ils déposent Thomas chez Mamie et prétextant des achats urgents se rendent sur les lieux ; après maints cahots sur des chemins poussiéreux fréquentés par les seuls vignerons, ils aperçoivent un groupe d’hommes et des enfants mal peignés, des verdines et alentour un lama et des chèvres au piquet. Un homme parlemente avec le plus âgé du groupe leur montrant des documents ; apercevant le jeune couple il vient à leur rencontre escorté des gosses qui rigolent :

- Bonjour ! Vous avez compris je suppose, voilà qui n’arrange pas nos affaires !

- Oui, c’est à cause des vendanges prochaines…

- Ils n’ont pas l’air bien méchant mais se considèrent chez eux et bien sûr ne veulent rien entendre…

- Vous leur avez montré le courrier du notaire ? demande naïvement Anne Marie

- Sont pas des bac plus trois ma chérie ! note Antoine

Cette remarque provoque le rire de l’expert qui avoue ne pas voir d’issue sauf à faire intervenir la gendarmerie locale.

Inopérante, cette suggestion est vite écartée et l’on rebrousse chemin jusqu’au café du bourg. Après avoir réglé les frais de déplacement du professionnel, Anne Marie confie qu’elle n’a pas le cœur à se débattre dans les méandres d’une procédure compliquée :

- Mon plus vif désir, dit-elle, est de « mettre ce truc en vente rapidement en espérant trouver un acquéreur motivé, diplomate et surtout fortuné !... »

Maître Leguet se vit confier la vente des lieux reconnaissant que, pour un jeune couple, cette affaire n’était pas des plus faciles à gérer.

Dans les mois qui suivirent un acquéreur britannique se présenta, envoyé par l’expert saumurois ; il fit affaire, négocia habilement le départ des Gitans et fit de ces lieux un espace accueillant vite apprécié des touristes. Magnanime, Jacques Henry depuis Québec renonça à sa quote part.

En balade dans le coin, entendant la musique après avoir acheté un carton de Saumur Champigny chez Paul Jeannin, j’y fis halte un soir de juin. Le patron Bobby jouait de la trompette avec un trio de jazz. Toutes les tables étaient occupées sous l’immense tonnelle.

Le site très connu se voyait fréquenté par les amateurs de bonne musique. Bobby s'était bien intégré à la communauté villageoise. Parfois, fin septembre on avait droit à la visite de quelques vagues cousins de Django qui y venaient « faire le bœuf » sous le regard enjoué de Bobby qui, posté au bar lançait :«Hey ! Par ici les gars, OK c’est mon tournée ! »

Jean Pierre G.