18A - Pierrette C. - Succession

Succession

Cet héritage qui a fait de moi ce que je suis, et surtout ce que je ne suis pas. Pour moi l'héritage se dessine en un mouvement, de flux et de reflux et peut-être un refus...

. Matériellement et paternellement m’est revenue une jolie propriété en Périgord, bien située entourée de bois, de vignes et de terres à bâtir. Joli magot dont je n'ai pas su jouir. Car le problème est bien là, en matière d’héritage : la jouissance. Ce mot à connotation sexuelle, souvent cité dans l'acte notarié , accompagné de la «nue-propriété» , puis à « l'usufruit» ,lié au «démembrement» ce mot, la «jouissance» c' est tout un programme!! Imaginez un instant, la pleine jouissance dans l'indivision, un vrai casse- tête ! En tant qu'héritière « présomptive », je fus peut-être innocente de quelconque présomption et acceptai volontiers ce legs comme on reçoit en plein visage une claque, comme une grande vague venue on ne sait d’où, d’un océan d'histoire et d’histoires Je pris donc possession du fief qui m’était alloué et entrai donc en pleine jouissance.

Et là, finie la rigolade, on peut même dire que ma jouissance s'arrêta là.

C'était un bien propre disait l’acte !

Ce qui était encore à prouver car le dus procéder à quelques nettoyages, déblayages et autres rénovations indispensables, mes ascendants n'ayant pas jugé bon d'entretenir les toitures, de faire installer l'eau courante, d’électrifier l'ensemble du bâtiment. Une succession, oui, mais de tracas, de travaux, de trafic incessant des plâtriers, des couvreurs, des électriciens ... Des vacances passées à charrier brouettes et pelletés, Cependant, je récoltai de la vigne quelques fûts d’un excellent vin de Cahors qui se vendit fort bien, en quelque sorte un jus de fruits dont j'avais l'usufruit. Et qui arrosa. Quelques cousinades à l'ombre des tilleuls centenaires. Une virée au gouffre de Padirac, une autre aux grottes de Lascaux pour distraire les amis qui faisaient étape, et profitaient du lieu car nous étions à une époque où il était bien vu de jouir sans entraves. Les uns rejoignaient le festival d'Avignon les autres la villa louée à Antibes pour une semaine de jazz.

Moi je stationnais là, tout l’été, seule avec ma brouette.

Il ne m'en fallut pas plus pour comprendre que le bonheur n'est pas toujours dans le pré.

Vint le reflux...

Je vendis donc. Je vendis tout ! Les bâtiments, les dépendances, la vigne, les bois, les terres, je vendis tout, et même la particule. C'est étonnant, de nos jours on peut encore vendre une particule ! Ces articles, petits mots de rien du tout, cotent encore assez bien, car non seulement ils ont le pouvoir de nous conférer une certaine respectabilité mais ils nous rattachent à une lignée, à l’Histoire : un DE, un DU, un DE LA sont toujours très demandés, pas par tout le monde, bien entendu ...nous pouvons d'emblée exclure les Dupont, car De Dupont ça ne fonctionne pas , mais Dupont De...oui! Même chose pour Durant, exemple/De Durant non mais Durant De...oui ! Je fis donc des heureux, un écrivain en manque d'articles et de grands airs m'acheta la particule et le manoir, les terres et la vigne allèrent un descendant direct de Jacquou le Croquant

J’empochai le magot et m'embarquai pour le tour du monde, une succession de rencontres, d'aventures, de temps perdu avec bonheur...un patrimoine de mots , un legs de légèreté , une envie de rire que je transmettrai peut-être sans testament à mes enfants et aux enfants de mes enfants . MAIS.

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Pierrette C