18A - Véronique M -Secret de famille

Mario Frascetti rentre chez lui après une journée de travail excessivement pénible. Après une réunion avec ses comptables, il doit se résoudre à licencier une partie du personnel et cette idée lui est insupportable. Chef d’entreprise un peu paternaliste dans le bon sens du terme, il est aimé de ses ouvriers et ne manque pas de leur donner une prime en fonction des bénéfices que fait la marbrerie. Il est d’origine italienne, près de Carrare, où il a de la famille et est livré régulièrement pour fabriquer des dessus de tables de nuit, des objets artistiques aussi bien que des dalles funéraires. Il a une réputation internationale et les commandes ne manquent pas, enfin jusqu’à présent. Avec l’arrivée des chinois sur le commerce du marbre, les clients se tournent vers ce marbre de mauvaise qualité dont le prix est divisé par dix. Depuis quelques mois, les problèmes de comptabilité s’accumulent et il est « étranglé » par cette concurrence déloyale.

Mais sa famille lui apporte tant de satisfaction que c’est avec soulagement qu’il entre dans l’allée qui mène à son manoir. Au coup de klaxon joyeux, quatre petits lurons se précipitent sur le perron pour l’accueillir. Une fille, Camille et trois garçons, Pierre-Jean, Philippe, Paul-Henri, âgés respectivement de 12, 10, 7 et 4 ans. Ce petit monde l’entoure et chacun parle pour essayer de couvrir la voix des autres.

-Laissez-moi arriver, les enfants, je me change et nous allons faire une partie de foot. Avant, donnez-moi le temps d’embrasser votre mère.

Une heure plus tard, le terrain est délimité et Mario prend sous sa coupe, Paul-Henri, qui n’a que 4 ans et la démarche mal assurée. Après cette partie endiablée, les joues rougies par les efforts, leur nanny les emmène prendre un bain.

Camille lui confie tous ses petits secrets et comme à l’accoutumée, elle lui dit que maman n’est pas très gentille avec elle ; est-ce parce-qu’elle est une fille, est-ce parce-qu’elle ne fait pas comme on lui dit, elle se pose beaucoup de questions .

-Ma Camille, tu es la plus délicieuse des petites filles, mais tu sais, les filles sont souvent critiquées par leur mère à qui elle se compare et ta maman voudrait sans doute que tu sois comme elle, petite. Hauts les coeurs, ma chérie ! Garde ton caractère si vivant et ne sois pas fâchée après elle, tu verras, ça s’arrangera quand tu seras grande.

-Oui, mais les garçons font plus de bêtises que moi et se font à peine gronder. Je les aime bien, mais là, il y a de l’injustice !

- La justice n’existe pas, à part dans les livres. Tu ne crois pas que tu as de la chance d’être née dans cette famille; tu aurais pu être pauvre, ou bien africaine et ne rien avoir à manger . Deviens philosophe, ma Camille, et laisse croître ta vie intérieure qui est peuplée d’imaginaire à ta hauteur. Allez, zou ! Dans le bain, tes frères sont déjà propres comme des sous neufs, à toi de devenir la belle princesse, comme t’appelle ton papa !

La vie coule agréablement pour Camille, exceptées les remontrances de sa mère.

Elle devient rebelle à l’adolescence et à 21 ans, après une violente dispute avec sa mère, qui la traite de putain, elle s’enfuit de chez elle. En effet, celle-ci a fouillé sa chambre et découvert une lettre où elle confie à une amie sa peur d’être enceinte. Son baluchon fait à la hâte, elle prend la route pour Paris, en stop et se dit que jamais plus, elle ne retournera chez ses parents. Elle a quand même un pincement au coeur en pensant à son père qu’elle adore et qui le lui rend bien !

Quelques mois après son départ, Mario se sent de plus en plus mal et un soir qu’il rentre fatigué, il fait un infarctus.

Le Samu, appellé en urgence ne peut rien faire et il meurt avant d’avoir reçu la lettre de Camille où elle lui explique pourquoi elle est partie.

Camille n’ayant aucune nouvelle de son père, téléphone à Pierre-Jean avec qui elle s’est toujours très bien entendu ; elle apprend avec stupeur que son père a été enterré 15 jours plus tôt ! Camille, qui jusqu’alors, a réussi à vivre avec quelques amis, se sent coupable et est déchirée par cette nouvelle. Bien sûr, elle continue de se débrouiller ; elle vend des colliers de macramé au jardin du Luxembourg, ça marche pas mal, d’ailleurs et les hommes lui achètent ces babioles pour leurs femmes, plus pour son joli minois que pour la beauté des colliers ! Malgré le chagrin d’avoir perdu son père, son quotidien est agréable car elle vit avec une bande de joyeux drilles, musiciens, peintres, photographes..... Comment tient-elle ? La haine pour cette mère lui donne de la force, elle sait que c’est l’envers de l’amour, mais son énergie négative la fait vivre.

Un photographe intéresse à elle et fait des portraits qui se vendent même assez chers.

-Tu prends bien la lumière, Camille, je vais faire de toi une égérie.

Elle s’en fiche bien, d’être une égérie, sa douleur est tapie au plus profond de son être, et elle s’arrange pour ne pas l’écorcher ; elle rit, elle danse, elle fait la fête. Maintenant, elle vit avec Jacques, son photographe et se retrouve bientôt enceinte sans l’avoir voulu. Un petit garçon voit le jour qu’elle appelle David. Depuis sa naissance, Jacques devient jaloux dès qu’elle s’occupe de son fils ou dès qu’un homme pose un regard sur elle. Il devient violent, alors, encore une fois, elle se sauve, mais cette fois-ci, avec un adorable bambin qui fait tout son bonheur.

Cela fait plus de 5 ans qu’elle ne voit ni sa mère, ni ses frères.

Un Dimanche où elle se promène au jardin du Luxembourg avec son fils, Pierre-Jean lui téléphone en larmes, leur mère est morte dans un accident de voiture et ils se retrouvent tous les 4 orphelins.

Elle prend le premier train pour assister à l’enterrement. Elle ressent une peine immense de n’avoir pu faire la paix avec elle. Après les obsèques, elle prend le chemin du manoir où elle a grandi ; il n’a pas changé, juste un peu plus délabré. Elle prend ses trois frères dans les bras, puis monte dans son ancienne chambre. Rien n’a bougé ; ses peluches de petite fille sont là, sa raquette de tennis, ses habits et tout ce qu’elle a laissé derrière elle.

Elle s’assied sur le lit et se met à pleurer à chaudes larmes. Au bout d’une heure, elle redescend et voyant David, petit garçon espiègle, qui arrive à faire rire ses frères, elle sourit intérieurement.

David apercevant sa mère, est étonné :

-Maman, pourquoi t’as les yeux rouges ? Et pourquoi j’ai jamais vu cette maison ? Tu m’as toujours dit que tu étais orpheline, alors, c’était pas vrai ?

-Je t’expliquerai plus tard, mon coeur, c’est une longue histoire !

Camille se réchauffe auprès de ses frères et la soirée oscille entre pleurs, émotion et rires. Pierre-Jean a ouvert une bouteille de grand vin et chacun parle de ses souvenirs, de la vie de leur mère, et de leur peine quand leur grande soeur est partie. Ils veillent au coin de la cheminée, puis, après avoir grignoté quelque restes trouvés dans le réfrigérateur, ils vont tous se coucher. Camille décide que ce soir, exceptionnellement, David pourra dormir avec elle. Le petit garçon est aux anges, pour une fois, il va pouvoir se blottir contre sa mère toute une nuit.

Quelques jours plus tard, les quatre frères et soeur se rendent chez le notaire pour l’ouverture du testament. Quelle n’est pas sa surprise quand elle apprend qu’il y a deux héritages : héritage du père et héritage de la mère.

-Qu’est-ce que ça signifie, Maître Boulard, pourquoi ce découpage ?

- Et bien, Mademoiselle, je suis navrée pour vous mais vous êtes écartée de l’héritage de la mère, puisque cette dame n’est pas votre mère.

Camille manque de s’étrangler et elle voit bien que ses frères sont surpris autant qu’elle.

Ainsi, cette mère n’était pas ma mère !

Le notaire lit les papiers officiels, la moitié de l’héritage de la mère divisé entre ses trois fils, c’est à dire tout l’argent gagné par son père et la moitié de la valeur de la maison divisé en trois ; quant à l’héritage du père, elle aura la moitié de la valeur de la maison divisée en quatre.

Camille est loin d’être une femme d’argent mais là, elle ne peut retenir sa colère et son indignation devant tant d’injustice !

Elle sort en claquant la porte et a l’impression qu’elle devient folle. Le sol se dérobe sous ses pieds. Péniblement, elle retourne au manoir où David joue sous l’oeil attendri de sa nanny, celle qu’elle a tant aimé.

-Raconte-moi, Nanny, tu sais, toi, qui était ma mère ?

-Oui, Camille, je le savais d’autant plus que j’ai connu ta mère. Hélas, elle est décédée quand elle a accouché de toi, et j’ai essayé de t’apporter l’amour que t’aurait donné ta mère. Puis ton père a rencontré une femme, et il l’a épousé, pensant qu’elle pourrait te donner l’amour d’une mère. Il m’a fait promettre de ne jamais te révèler la vérité et j’ai juré d’être muette sur tes origines. Maintenant que tu a appris que ta mère n’était pas celle qui t’a élevé, je peux te raconter ce secret.

-Alors, dis-moi qui elle était, comment elle s’appelait, comment mon père l’a connu ?

-Elle était juive slave et son prénom était Victorina; il l’avait vu danser au cabaret Raspoutine et lui a fait une cour digne d’un prince. Quand tu es née, malgré le chagrin qu’il ressentait, il a reporté sur toi tout cet amour perdu. Je pense d’ailleurs qu’il s’est remarié très vite pour te donner une mère. Mais tu étais son souvenir vivant et, malgré ses efforts, sa femme avait du mal avec toi. Moi, j’étais là et tu pouvais compter sur moi pour t’aimer à sa place.

- Nanny, tu sais que l’argent n’est pas mon moteur, mais se retrouver spolliée de tout l’argent de mon père, puisqu’elle avait l’usufruit, avoue que l’injustice est criante !

- Ma Camille, tu es encore rattrappée par l’injustice ; je te l’ai déjà dit lorsque tu étais petite, la justice n’est pas de ce monde. Tes frères t’aiment, vous allez bien trouver un arrangement entre vous.

Après une période d’écroulement où son identité vacille, elle apprend petit à petit à se réapproprier son histoire. Elle comprend maintenant pourquoi c’était si compliqué avec sa mère.

La transmission inconsciente et ce secret si lourd ont retrouvés leurs places.

Le véritable héritage est symbolique, une nouvelle porte s’ouvre devant elle.

VERONIQUE MENEGHINI AÔUT 2020