18A- Lucie B - Héritages

Ne pas oublier d’aller chercher la lettre recommandée au bureau de poste. Si on se fie à la date inscrite sur la fiche de Postes Canada, elle m’attend depuis plus de deux semaines.

Aucune idée de ce que cet envoi peut être. Je n’attends pas de nouvelle carte de crédit; celles que j’ai sont encore valides pour plusieurs mois, voire quelques années. C’est à peu près le seul courrier qui m’arrive recommandé. Ou qui m’arrive, tout court. Avec mes nombreux déplacements, je n’apprécie pas recevoir du courrier que je ne peux récupérer que des semaines plus tard. Depuis longtemps, j’ai opté pour les dossiers électroniques des entreprises dont je suis cliente.

Bon, pensons plutôt au spectacle --pièce de théâtre, danse, concert—que je pourrais aller voir avec Solange lorsqu’elle sera ici dans une dizaine de jours. Avec Robert, nous avons passé une merveilleuse semaine chez elle en rentrant de vacances avant-hier. Elle avait meilleure mine à notre départ qu’à l’arrivée. Il faut dire qu’elle vit difficilement son divorce de Roger, même si c’était sa décision de le laisser. Elle ne pouvait tout simplement pas s’imaginer vieillir à ses côtés. Mais vivre seule n’est pas la panacée pour Solange. J’ai donc insisté pour qu’elle vienne nous rendre visite cet automne, et je suis ravie qu’elle ait finalement accepté.

Alors, ce sera la pièce « Nelligan » au Théâtre du Nouveau Monde ou le spectacle de danse de la troupe de Marie Chouinard au Centre national des Arts d’Ottawa ou l’opéra « La flûte enchantée » mis en scène par Robert Lepage au Palais Montcalm de Québec ou le concert de musique baroque dirigé par le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin à la Maison symphonique de Montréal ? J’hésite. Robert m’assure qu’il serait mieux de ne pas demander à Solange quel sortie elle voudrait faire car elle ne pourra certainement pas choisir. Aussi bien simplement lui offrir le spectacle lorsqu’elle sera sur place. À moi, donc, de faire le tirage au sort.

Tiens, me voici rendue à destination. Personne en ligne. Je présente la fiche reçue par la poste ainsi qu’une pièce d’identité, puis je signe le registre de réception de ma lettre recommandée. Merci mademoiselle. Bon après-midi !

Lorsque j’arrive à la maison, Robert m’attend pour prendre l’apéro. Ça faisait longtemps que je n’avais pas bu du campari. Il me connaît, mon homme. De plus, il a mis la bonne dose de jus d’orange; c’est parfait. Nous trinquons à … et bien à notre amour, dit-il. Je me demande comment j’ai fait pour tomber sur un mec si extraordinaire. Mais ça, c’est une autre histoire.

Quand Robert s’absente pour aller chercher des pistaches, j’ouvre l’enveloppe de l’envoi recommandé. C’est une lettre notariée m’indiquant de communiquer avec Maître Lesieur, à Granby. Aucune idée de qui est ce notaire ni de ce qu’il me veut. L’en-tête de la lettre indique que le bureau de Granby est une succursale d’une firme internationale ayant son siège social aux Pays-Bas.

Le lendemain, je téléphone au notaire qui me demande d’aller le rencontrer à son bureau pour l’ouverture d’un document testamentaire. Toujours aucune idée de quoi il est question. Me Lesieur ne peut me donner de détails qu’en personne. Si je suis libre en après-midi, il est prêt à me recevoir.

J’ai beau penser de qui je pourrais éventuellement être l’héritière, aucun nom ne me vient à l’esprit. Je suis perplexe. En tout cas, pas pour longtemps puisque je verrai Me Lesieur dans trois heures.

En prenant le repas du midi avec Robert, il me pose toutes sortes de questions pour m’aider à deviner de qui le testament peut être. Nous sommes en couple depuis près de deux ans. Robert ne connaît pas tout de ma vie. Notre entretien lui permet, au passage, d’en apprendre davantage sur les différentes périodes de mon existence.

Pourrait-il s’agir d’un père biologique dont je ne connais même pas l’existence ? Je pourrais le demander à ma mère mais je ne veux pas la déranger, d’autant plus qu’elle est en visite chez mon frère au Danemark. De plus, sa réponse ne pourrait pas être un simple « oui » ou « non ». D’une manière ou d’une autre, des explications s’imposeraient.

Pourrait-il s’agir d’une vieille tante qui n’avait pas de descendants ? Il y a bien tante Diane, mais elle s’est mariée il y a quelques années et, en autant que je sache, elle vit encore sa dernière histoire d’amour.

Pourrait-il s’agir d’un ancien amoureux qui a voulu que je ne l’oublie pas en me léguant sa richesse ? Ça me flatterait si c’était le cas, mais je ne vois qui ce pourrait être. Jean, Pierre-Paul, Denis ? Pas de nouvelle de Jean depuis de longues années. Quant à Pierre-Paul, il y a quatre mois, il m’a envoyé une photo de Maxime, son fils, qui fêtait ses 15 ans. Denis, lui, m’a téléphoné avant que je parte en vacances pour me proposer d’aller faire une petite randonnée dans les montagnes de Sutton.

En arrivant au bureau de Me Lesieur, il m’informe qu’il est le représentant local de la pratique légale de La Haye. C’est un avocat de la firme basé là-bas qui lui a demandé de faire le suivi testamentaire pour son client, M. Pierre-Paul Deslauriers.

Après m’avoir appris que Pierre-Paul est décédé la semaine dernière dans un accident d’hélicoptère, le notaire ouvre l’enveloppe scellée pour me lire le document. Je lui demande quelques minutes afin d’encaisser le choc de la mort de mon ancien partenaire d’affaires, qui a aussi été mon partenaire de vie pendant une douzaine d’années.

Lorsque je l’avais connu, au milieu des années 2000, Pierre-Paul était père célibataire, c’est-à-dire qu’il s’occupait seul de Maxime, son gamin en bas âge. Il m’avait expliqué sa situation. Quelques jours après la naissance de leurs fils, sa conjointe était morte à la suite d’une complication à l’accouchement. En rentrant du travail, Pierre-Paul l’avait découverte sans connaissance dans la salle de bain, baignant dans le sang de son hémorragie. Les ambulanciers n’avaient pu la réanimer. Selon les médecins, personne n’aurait pu la ramener à la vie car il était déjà trop tard au moment où Pierre-Paul l’avait trouvée.

L’année suivante, Pierre-Paul et moi nous étions rencontrés à une fête du Jour de l’An chez un ami commun. Nous avions parlé d’une possible collaboration professionnelle. Discussion sérieuse pour commencer l’année 2006 ! À l’époque, nous étions tous deux très axés sur nos vies professionnelles.

En moins de quatre mois, Pierre-Paul et moi avions concrétisé un partenariat d’affaires. Et, pratiquement en même temps, officialisé notre relation amoureuse. C’était à la fin d’un dîner au restaurant Le Montréalais de l’Hôtel Reine Élizabeth. Nous y étions allés pour célébrer l’obtention du premier contrat de notre entreprise, un mandat qui allait nous amener dans diverses régions de l’Argentine. Nous en étions très fiers. La chance du débutant, quoi !

En raccompagnant Pierre-Paul chez lui, je l’avais invité à venir prendre un dernier verre chez moi. La suite est facile à imaginer. Il faut dire qu’au fil des semaines de réunions d’affaires, nous avions tous deux démontré des signes d’affection l’un envers l’autre, mais nous en étions restés aux échanges professionnels.

Quoi qu’il en soit, notre histoire d’amour s’est vécue avec Maxime à nos côtés. Je m’étais attachée à cet enfant autiste qui répondait tellement positivement à mes marques d’affection. En fait, ça m’avait été très difficile de quitter Pierre-Paul car Maxime était si présent dans notre relation. Par ailleurs, Pierre-Paul avait décidé d’aller s’installer en Argentine où l’entreprise avait continué à avoir des contrats au fil des ans.

Je me secoue et reviens dans le bureau du notaire. Bien que grandement émue, je me sens un peu plus prête à l’écouter. La volonté de Pierre-Paul est que je prenne la garde légale de Maxime, qui vit toujours en Argentine. Ouf!, un autre grand choc en moins d’une heure. J’ai vraiment besoin de soupeser le poids de cette nouvelle. Je suis consciente que ce sera une responsabilité pour la vie car Maxime aura toujours besoin d’un adulte autour de lui. Bien qu’il soit fonctionnel dans son quotidien, on doit l’aider pour prendre des décisions importantes.

Le testament, rédigé un peu avant notre séparation, m’était complètement inconnu. J’ignore pourquoi Pierre-Paul n’avait pas cru bon de m’en parler. C’est une surprise qui me prend de court. J’ai besoin de réfléchir.

La demande de Pierre-Paul s’accompagne d’une somme considérable. Je retrouve l’homme généreux qu’il a toujours été.

Que vais-je faire ?