18ABC - Valérie W - Miroir, mon beau miroir

Dans la serre envahie de ronces, une légère brume ondule à la surface d’un miroir posé à plat sur une planche du fond.

Loin devant, en surplomb du chemin, un patou quitte un troupeau de moutons pour venir me renifler. Je m’écarte avec prudence. Le berger appelle le chien, je respire. Mes chaussures de marche usées glissent parfois sur un caillou moussu. A Ferrière-la-Source, l’eau jaillit de la terre, se faufile entre les pierres et va se perdre sous le pas des promeneurs partis à l’assaut de la montagne. Marcher, marcher encore. Gravir la pente. Mes jambes courtes me portent avec une belle énergie. Traverser les forêts. J’aime m’arrêter à l’orée des bois pour apprécier sur mon visage fatigué l’air frais de la fin du jour, la lumière rasante sur les herbages. Je retourne au village. La maison m’attend, au-dessus de la mairie, au bout d’une impasse. Deux sillons de terre damée permettent à de rares voitures de s’y aventurer pour déposer du pain en hiver, du bois en été. Bien sûr, le courrier glissé dans la boîte aux lettres en bois sculpté me tient à cœur. L’odeur du sapin chauffé au soleil parfume le papier pour le plus grand plaisir de mon petit nez. Rien aujourd’hui de bien intéressant. Un coup d’œil à la vallée avant de rentrer. Les chaussettes épaisses et trouées s’entassent avec les chaussures dans le petit vestibule sur quelques planches de guingois. Pas encore les moyens d’apporter des améliorations depuis que je suis devenue la légataire unique du petit chalet familial. C’est tout ce que je possède avec ma maigre retraite de secrétaire. Et mes livres, bien sûr. Pauvre, sans perspective, je n’attendais pas grand-chose. Un héritage ? Mais oui, il m’a sauvé de la pollution et du bruit. Il y a quelques mois, un document un peu sec, signé par un notaire m’annonçait que mon oncle m’avait désignée héritière de son bien, seul membre encore vivant de ma famille. Après avoir emballé mes affaires, j’ai considéré mes yeux en amande légèrement bridés dans la vitre de la salle de bain. La porte fermée, les meubles donnés, il ne me restait que mes cartons de livres et mes vêtements à emporter. J’ai quitté mon petit studio de la capitale pour venir m’installer ici, sans me retourner, sans éprouver le moindre regret. A première vue, la tuyauterie, l’électricité, les volets du chalet auraient besoin qu’on s’occupe d’eux. Mais le confort peut attendre. La montagne si vaste me tente par ses sommets enneigés. Je n’ai pas encore parcouru toutes les randonnées repérées sur une carte de la région. Marcher ne coûte rien. Parfois, je me dis que la première chose à réparer, c’est la petite serre, envahie d’herbes hautes derrière la maison. Elle me fait de l’œil. Littéralement. Quel est cet éclat aperçu parfois quand je longe le chalet ?

Ce matin, l’odeur de pâtures sèches se mélange à celle des pins. J’hésite entre deux destinations : partir à la découverte du lac en contrebas, dont on m’a dit que les abords ombragés recueillent les montagnards écrasés par la chaleur d’août, ou dégager un passage dans la serre pour apprivoiser l’endroit en douceur. Sous un ciel si pur, le lac gagne la partie. Je jette un regard un peu confus à la maison et son allure abandonnée et je dévale la pente, encouragée par le glouglou des sources avoisinantes. Pipits et bartavelles ajoutent leurs chants à celui du rouge-queue. La beauté du lieu m’oblige à ralentir puis à m’arrêter. Des bribes du passé me reviennent à l’esprit. Ma mère, seule. Ses longs cheveux noirs, le chalet déjà sombre qui était encore sa maison, les promenades ensemble avec les enfants des voisins. Les pieds fripés trempés trop longtemps dans les eaux glaciales du lac. Les écrevisses coursées sous les pierres. Un colley aux poils longs, blancs avec des taches noires et brunes trottinait avec nous. Sa tête fine m'apaisait. Seule la pluie me tenait à l’écart du chien mouillé. Le son affaibli d’une cloche traverse la vallée. Il faut que je rentre m’occuper de la serre.

L’isolement ne me pèse pas. J’ai été mariée. Brièvement. Mais je ne supportais pas la forme de ses pieds, toujours froids. Nous n’avons pas eu d’enfant. Pour me rassurer sur le caractère idéal de mon existence solitaire, je regarde mon profil droit, puis celui de gauche dans la glace rectangulaire au-dessus de l’évier de la cuisine. Mon oncle l’utilisait déjà pour tailler sa moustache quand il était très jeune. Le salpêtre a envahi les murs, une humidité permanente règne dans le placard unique, garni de l’essentiel. De l’autre côté du vestibule, la petite pièce à vivre, appelé pompeusement le salon, réussit à garder une fraîcheur agréable. C’est de là qu’on atteint la serre par une porte vitrée. Fermée à clé.

Ce matin, je bataille pour la faire tourner. La serrure grippée, après quelques efforts, finit par céder. Je fais un premier pas sur un sol sec. Sous la verrière rendue un peu opaque par l’accumulation de poussière, un passage semble s’être formé entre les hautes herbes. Plus jaunes que vertes, elles se balancent lentement dans l’air immobile. Chaleur de fournaise. Là-bas, sur le mur du fond, un éclair bref. J’avance avec précaution. Aucun bruit ne me parvient du dehors. Les oiseaux se sont tus. Je suis attirée par cette chose posée à plat sur une planche coupée grossièrement. Je ne vois ni n’entends plus rien. L’instant s’étire. Combien de temps ai-je marché vers la lumière couverte de brume ? Parvenue au bout de la serre, je marque un temps d’arrêt, malgré mon impatience de me saisir de l’objet. Un miroir. A ma hauteur. Il suffit que je m’y penche pour que la brume s’écarte. J’y cherche en vain mon reflet. Mais une sorte de puits me permet de voir après quelques instants une scène… Plutôt des morceaux épars. Là ! Ma grand-mère, je la reconnais. Elle tourne son visage vers moi. Sa robe grise trempée. Son collier en perles noires à facettes. Elle lève les bras. L’image s’efface. C’est une figure masculine maintenant. Vêtue d’un riche habit de soie brodée où le rouge et l’or dominent. Coiffé d’un chapeau conique de paysan en paille de riz. Sur le dos, une broderie en forme de dragon… non, de serpent, plutôt. L’image se modifie encore. Des vêtements gris flottent à la surface d’un lac que je reconnais. Celui que j’ai redécouvert ce matin. A nouveau, la brume vient modifier la surface. J’ai peur. Le chapeau de paille se soulève et c’est la gueule immense d’un serpent d’or qui se jette sur moi…

A mon réveil, je suis dans mon lit, dans l’unique pièce à l’étage du chalet. Entourée par mes livres, je me sens rassurée. Toute la scène de la serre me revient à l’esprit. Pour ne pas me laisser happer par une inquiétude croissante, je me lève rapidement. Est-ce que la vie du dehors a changé ? Avec précaution je regarde la rue. Dans le village, les gens s’affairent. Mon voisin ferme la porte de sa maison et s’apprête à descendre vers la place de l’église. Il jette un regard machinal vers le chalet. Je m’écarte rapidement de la fenêtre. A mon tour de reprendre la routine du jour. Vêtements simples, toilette de chat. Au pied de l’escalier, j’hésite. J’ai envie d’un bon café bien chaud. Mais la serre m’attire davantage. Je m’assois dans la pièce à vivre. Dans la pénombre, je réfléchis au sens de ce que j’ai vu. Qu’est-ce qui s’est passé ?

On frappe à la porte. Je sursaute. Qui est-ce ? Le facteur peut-être. En ouvrant la porte, je découvre mon voisin avec un sachet de croissants à la main. Il sourit, soulève son paquet d’un air engageant.

- Bonjour. Je me demande si vous m’offririez un café en échange d’une de ces petites merveilles…

Il a un beau sourire. Sans doute mon âge. Belle allure. Nous nous croisons parfois dans nos randonnées. La semaine dernière, nous avons même marché ensemble. Victor Caubert, son nom me revient maintenant. Ma machine à fantasmes se lance dans une course de fond tandis que je l’invite à entrer et lui offre de s’asseoir dans mon fauteuil dans la pièce à vivre. Je me souviens : un prof d’histoire à la retraite. Ses cheveux poivre et sel bien coupés dégagent sa nuque tannée par le soleil. Il a un visage avenant et sourit poliment pendant l’échange de civilités de circonstance. Un silence s’installe. Je pense à la serre, au miroir. Ce serait mieux s’il s’en allait, peut-être. La conversation devient plus agréable. Sur un coup de tête, j’ai envie de tenter une expérience.

- Ca vous dirait de visiter la serre de ce chalet ? Elle est très ancienne et vous qui vous intéressez à l’histoire….

- J’en serais ravi.

Il se lève très vite. Et attend que ma curiosité et ma précipitation aient raison de mon indécision. Trop tôt, trop rapide. Cependant, toute méfiance oubliée, je me dirige vers la serre.

Quand je me réveille, je suis assise dans mon fauteuil. Mon voisin, assis sur une chaise tirée de la cuisine, me présente un verre d’eau. Je lui demande ce qu’il s’est passé. Il me raconte notre entrée dans la serre. Tandis qu’il me posait des questions en regardant partout, je n’ai pas répondu. Je me suis dirigé vers le mur du fond. Plongée dans la contemplation du miroir, j’ai fini par m’évanouir.

- La chaleur ? Comment vous sentez vous ? Voulez-vous que j’appelle quelqu’un ? Un médecin ?

Je ne dis rien et bois mon verre d’eau pour temporiser. J’ai envie de lui faire confiance mais je ne sais pas par où commencer mon histoire. Pour trouver un peu de contenance, je vais chercher une boite à chaussures sur l’étagère bancale du vestibule.

- Tout est là.

J’enlève le couvercle et sors avec précaution un réticule en argent.

- C’était à ma grand-mère…

J’en extrais un collier de perles noires à facettes, une paire de lunettes à monture d’écaille, une chaînette en or avec son médaillon. Je l’ouvre. Une minuscule boucle de cheveux noirs couvre une photographie sépia.

- C’est elle. A vingt ans. Elle avait déjà deux enfants. Ma mère était née depuis quelques mois. Mon oncle avait deux ans. Elle a disparu. On ne l’a jamais retrouvée.

A suivre…