18B - Françoise L - Recherche en paternité

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je l’ai fait. Et là il est devant moi le résultat, dans une grande enveloppe épaisse. Je ronchonne. Quelle mauvaise idée, tout cela parce que dans mes tristesses de petite fille je me persuadais que j’étais une enfant adoptée et que mes parents ne voulaient surtout pas me le dire ! Si je ressemble à ma mère même cheveux noirs, même yeux noisette, même voix, je ne ressemble en rien à mon père blond aux yeux bleus. Je me suis toujours sentie à part, différente de mes frères et sœurs, comme le vilain petit canard. En faisant ce test j’en aurais la preuve !

Je l’ouvre ou je ne l’ouvre pas. Non un petit café avant, ce n’est pas si pressé ! Bon finalement je l’ouvre et déchire rageusement l’enveloppe

Il y a plusieurs feuillets m’expliquant les résultats mes origines géographiques et généalogiques. Une longue lettre à l’en-tête du laboratoire m’intrigue beaucoup. Je vais directement à la signature. Pourquoi m’écrit-il le P.D.G ? Ai-je une maladie orpheline ? Mon génome intéresse-t-il les chercheurs ? Avons-nous des origines communes ? Est-ce un lointain cousin à la mode de Bretagne ? J’avais bien précisé en remplissant le formulaire que je n’étais certainement pas la fille de mon père, que celui qui m’a élevé est mort depuis longtemps. J’ai plus vécu sans lui, qu’avec lui et que pour toutes ces raisons il m’est impossible de vérifier son ADN. Je poursuis ma lecture. Ce monsieur aimerait me rencontrer personnellement, il se propose de m’aider dans ma recherche car nous avons un fort pourcentage d’origines géographiques communes dit-il. Il se pourrait même qu’il ait des renseignements sur mon père. Actuellement il est à San Francisco pour un congrès international. À la fin du mois il vient en Europe mais ne connaissant pas encore la date exacte de son passage en France il m’enverra un mail ou un SMS dans quelques temps pour me proposer un rendez-vous. Je referme la lettre, excitée de la nouvelle mais aussi agacée. Pour qui se prend t-il celui ci ? Il ne me demande pas mon avis. Il croit vraiment que je vais venir comme cela à son rendez vous, d’un claquement de doigt, selon son bon vouloir !

Les jours passent, pas de messages. Lassée de regarder mes mails je projette de prendre un peu de repos et de partir quelques jours au pays des cigales, de bons amis y sont installés depuis plusieurs années. Il est temps que je réponde à leur invitation. En préparant mes bagages j’entends le Bip de mon mobile : « Demain à 12h une voiture vous attend place de l’Etoile au coin de l’avenue Foch. Merci de confirmer » Furieuse mais très intriguée je jette mes vêtements dans la valise et préviens mes amis de l’empêchement qui retarde mon départ. Je ne dors pas de la nuit, je rêve beaucoup : me voilà dans une cave toute noire enlevée par des mafiosi qui menacent de révéler sur les réseaux sociaux ma véritable identité. Je me réveille à huit heures du matin en sueurs. J’hésite longuement sur la tenue à choisir, finalement j’opte pour une robe toute simple dont la coupe affine ma silhouette et la couleur rehausse mon teint. A midi moins cinq me voici au lieu du rendez-vous. Quelques minutes plus tard une limousine noire s’arrête, le chauffeur décline mon nom et ouvre la portière. Un peu méfiante, je m’installe confortablement sur la banquette de cuir. Une cloison me sépare du conducteur. La voiture descend l’avenue Foch, tourne porte Dauphine vers le bois de Boulogne, traverse le pont de Puteaux et longe la Seine. Nous pénétrons dans les sous sols de la Défense. La voiture s’arrête au pied d’une tour. Sans un mot le chauffeur me guide à travers les couloirs jusqu’à un ascenseur, il ouvre la porte, me laisse passer : « C’est au dernier étage ». La porte se referme sur moi, je suis seule. J’appuie sur le bouton, l’ascenseur monte, dépasse le grand hall où grouillent pleins de cadres en habit sombre. A travers les parois vitrées je vois les employés, les secrétaires qui s’affairent penchés sur leur ordinateur ou qui déambulent dans les couloirs, téléphone à l’oreille. Plus je monte moins il y a de monde. Les derniers étages sont déserts. La ville se déploie devant mes yeux, la grande arche toute proche, au loin l’arc de triomphe, derrière moi Nanterre et son cimetière. L’ascenseur poursuit sa course, bientôt les cloisons de verre ne reflètent plus que les nuages et le bleu du ciel. Enfin je suis arrivée. Je sors étonnée, pas un bruit, pas un signe, juste une pancarte m’indiquant l’accès au toit. Sur la terrasse je m’arrête, surprise par le vent, éblouie par le soleil. Je mets mes lunettes noires, je distingue au centre de la plate forme de béton, la blancheur d’un cube de marbre. Je m’en approche, un hologramme en surgit dessinant une silhouette d’homme. L’image en 3D s’anime, scintille comme un feu d’artifice et me parle : « Oui, je suis ton père ». L’émotion m’envahit, les larmes me montent aux yeux. Cette voix je la connais, c’est cette grosse voix qui me grondait sans y croire, celle qui doucement apaisait mes blessures et mes chagrins d’enfant, celle qui chantait d’une voix malicieuse : « c’est la queue du chat qui passait par là… » Celle qui disait à l’adolescente maladroite que j’étais, qu’elle était belle dans sa robe de satin lilas. C’est cette voix que je n’entends plus depuis trente ans.

Il faut me l’avouer, je suis bien la fille de l’homme aux yeux bleus. La preuve est devant moi, c’est une évidence.