18C - Bruno - Héritage

Je n’ai jamais su faire de belles phrases comme font les autres. À la fin de cette conversation téléphonique l’autre jour, j’ai juste dit « merci madame » avant de raccrocher. Par la suite, j’ai essayé de remettre de l’ordre dans ma pauvre tête et j’ai repensé à ce que m’avait dit cette femme au bout du fil. « Bonjour, vous êtes bien Thomas Leroux, le fils de Thérèse Leroux ? Je suis l’épouse de votre père. » C’est comme ça qu’elle s’était présentée. Il m’avait fallu un effort intense pour réaliser ce qu’elle venait de me dire, d’autant que je n’ai jamais connu mon père et que maman, qui ne s’était jamais mariée, est morte il y a trois ans – peut-être quatre ou cinq, je me repère mal dans le temps. Elle avait enchaîné tout de suite pour m’annoncer qu’elle s’était mise en ménage trente ans plus tôt avec mon géniteur – c’est comme ça qu’elle l’avait appelé – et qu’il venait de décéder. D’après elle, je n’avais rien à attendre de la succession mais il lui avait fait promettre de m’annoncer son décès. Malgré mes difficultés à assimiler tout ce qu’elle venait de me livrer, j’avais senti monter en moi l’envie d’en savoir plus. Je n’étais parvenu à bredouiller que quelques mots, avant de renoncer, l’esprit confus. Après un long silence, la personne en ligne m’avait dit que je trouverai toutes les réponses à mes questions dans le colis qu’elle allait m’envoyer.

Tout ce que je savais jusque là c’est que ma mère n’avait plus jamais revu cet homme après ma conception. Quand maman est morte, j’avais cherché dans ses papiers mais j’y avais surtout trouvé des photos de moi. Je me revois encore tout bébé, debout, agrippé au pied d’une chaise. Sur une autre, je suis sur une plage, un seau dans une main, un râteau dans l’autre, devant un pâté de sable. Je me suis vu aussi en photo de classe, assis sagement à ma table d’écolier. Il y en avait encore une de moi, tout sourire, en tenue d’employé à la conserverie du port, vêtu d’un grand tablier de plastique bleu, un grand couteau à la main et une encore, où l’on me voyait porter un grand cageot de poissons frais, prise à la poissonnerie où j’ai travaillé jusqu’à ma retraite, et bien d’autres prises tout au long de ma vie et que j’avais oubliées. J’avais découvert aussi de vieux clichés jaunis de mes feus grands-parents maternels : le grand-père, capitaine de pêche, au visage sombre et sévère, la grand-mère, à l’air à la fois triste et inquiet. Il s’y trouvait aussi le portrait de leur fille – ma mère –, à l’époque encore jeune et radieuse, et celui de leur fils, un jeune homme au corps plutôt maigre surmonté d’une tête au visage souriant et portant des lunettes, disparu un beau jour sans qu’on n’ait jamais su ce qu’il était devenu. Depuis l’appel de cette femme, je n’arrive plus à dormir. Le docteur m’a prescrit des calmants mais je n’en ai pris qu’une seule fois : ils m’empêchent de me concentrer alors qu’il me faut réfléchir au contenu du colis que le facteur m’a apporté hier matin. À l’intérieur j’y ai trouvé un album de photos, exactement les mêmes que celles retrouvées chez ma mère, avec une légende sous chacune d’elle, d’une écriture pour moi inconnue : «Premiers pas de Thomas » ; « Premier château de sable » ; « Premier jour d’école » ; « Premier emploi » ; « Le fort des halles »... Une lettre se trouvait aussi dans le colis. Je l’ai lue et relue à m’en faire tourner la tête jusqu’à la nausée. J’ai parfois du mal à saisir le sens des mots mais j’ai une bonne mémoire. C’est la première fois que je lisais une lettre commençant par « Mon fils ». Son expéditeur disait regretter ce qui s’était passé ce jour où, tenté par « l’innommable », il avait fauté avec ma mère alors qu’elle n’avait que 17 ans et lui 19. Il avait tenté à plusieurs reprises de la faire avorter mais « les principes religieux familiaux » le lui interdisaient. Il pensait l’avoir finalement convaincue mais sa grossesse fut découverte par ses parents et il était trop tard. Il disait encore n’avoir pas eu d’autre choix que de la quitter. Il ajoutait s’en être voulu toute sa vie et avoir écrit cette lettre sur son lit de mort. Avant de quitter ce monde, il voulait me laisser quelque chose de lui. Il avouait n’avoir aucun bien à me transmettre puisqu’il vivait d’une maigre retraite dans un pavillon loué près de Montluçon. Il s’en excusait presque. Il expliquait aussi avoir entretenu avec ma mère une correspondance secrète que je n’avais jamais soupçonnée. Elle lui avait adressé régulièrement de mes nouvelles, l’avait informé de mes premières dents, de mes premiers pas, de mes premières joies d’enfant, de ma première journée d’école, de mes difficultés à apprendre, de mon premier emploi à l’usine du port, malgré ma petite taille et ma constitution plutôt fragile. Elle lui avait fait parvenir sans le dire à personne des photos de ce fils qui n’aurait jamais dû être conçu mais qui occupait dans le cœur de cet homme « une place aussi grande que la place de la Concorde ». J’ignore ce qu’il voulait dire mais j’ai compris qu’il m’aimait sans pourtant m’avoir jamais vu. Il me confiait aussi avoir rêvé des moments qu’il aurait voulu passer avec moi, ces instants imaginés qui avaient hanté toute sa vie : il aurait aimé me raconter des histoires, le soir au coucher, me regarder grandir, me tenir la main au cours de promenades sur les chemins de campagne, me faire découvrir la vie des animaux, la naissance des fleurs, les parfums de la forêt. Il aurait pu me donner un petit frère ou une petite sœur si les choses avaient été différentes. Il aurait encore voulu m’apprendre à lire, à nager, à jouer au football ou au rugby, plus tard à conduire une voiture. Il m’aurait initié à la pêche en mer, à la connaissance des vins, aux plaisirs de la vie. Il aurait voulu pouvoir être mon père au lieu d’être un fuyard. Au seuil de la mort, il avouait pourtant n’avoir rien d’autre à me léguer que son remord et un album de photos, preuve de son immense attachement. Il finissait sa lettre en me demandant de lui pardonner de m’avoir abandonné, contraint et forcé par ses parents de disparaître de leur vie à tout jamais, après ce qu’il avait fait. La lettre était signée « Jérôme Leroux » et accompagnée de sa photo : un homme mûr au corps assez maigre, surmonté d’une tête au visage souriant, portant des lunettes.

J’ai toujours eu des difficultés à me faire une opinion, même sur des sujets paraissant les plus simples aux yeux de la plupart des personnes que je connais. J’avoue que tout cela me dépasse un peu, même si j’y vois maintenant un peu plus clair. En acceptant ce recueil de photos, j’ai l’impression d’hériter de ma propre vie, à défaut de pouvoir hériter de celle de mon père. Et je sais maintenant, après les explications de ma curatrice sur les effets de la consanguinité, d’où viennent mon mètre 68 et mon QI de crevette. Ma mère m’avait souvent rassuré en m’affirmant qu’il n’était pas besoin d’être grand et intelligent pour être heureux. En feuilletant à nouveau l’album de ma vie, et en dépit des railleries subies ma vie durant de la part de ceux pour qui je n'étais le fils de personne, je crois malgré tout pouvoir dire n’avoir jamais été malheureux.