18C - Corinne-Olga B. Sous bénéfice d'inventaire

Le dernier déménagement a eu raison des ultimes vestiges. Des objets auxquels je me suis attachée parce que liés à telle personne, à telle époque. Souvent très encombrants, je ressent à cette dernière purge un grand soulagement.

La liste de ces objets va suivre, ça sera l’inventaire des souvenirs qui restent… mais tout d’abord je veux raconter un héritage un peu diffèrent survenu l’année de mes 23 ans. C’est cet héritage qui a fait de moi la voyageuse que je suis.

L’héritage en question est une somme d’argent qui m’est tombé dessus un jour, sans préavis.

Le téléphone sonne, la voix chevrotante au fort accent autrichiens du docteur Schoenberg m’a annoncé qu’en mettant de l’ordre dans le coffre du bureau il a trouvé un enveloppe à mon nom. Je dois passer à Friendly House dans la City le récupérer. Je m’exécute dare-dare. Les communications avec la branche paternelle de ma famille sont souvent porteuses de bonnes nouvelles.

J’arrive, je monte dans le bureau et assise dans un profond fauteuil sentant le tabac et le cuivre j’ouvre l’enveloppe brun. Des vieux bons du trésor, souscrits à ma naissance par mon grand père font de moi une heureuse. J’hérite de 2000 livres sterlings, une fortune pour l’époque!

Je rentre chez moi sur un nuage, quoi faire de cet argent ? Un aparté s’impose, à cette époque je suis une inadaptée, les études se passent mal, ma vie est un bordel. Depuis peu, une bonne âme, sous forme d’un petit ami, cherche à me "sauver". Steve a posé un ultimatum laconique : "ou moi ou elles", avec le peu de cervelle qui me reste, je prends la bonne décision, j’arrête de me droguer. Steve est aux Beaux Art, je l’ai connu en faisant le modèle de mon visage, non pas de mon corps que je cache sous des fripes trois fois ma taille. Comment s’est il épris de moi est toujours resté un mystère, le fait est que sans aucune séduction de ma part, il est devenu mon cher et tendre pendant plus de deux ans.

Avec ce argent nous partons pour l’Amérique latine, le père de Steve ponctionné à son tour, nous voici dans un vol Iberia destination Guayaquil. L’avion est presque vide, je dors allongée sur les quatre places du milieu. Un régal.

L’arrivée dans l’air chaud et moite de la capitale commerciale de l’Equateur est un choc. Pas beaucoup de souvenirs de cette ville, un seul étonnant : dans la rue des vendeurs de cigarettes à l’unité et la chaleur, les mystères de la mémoire…

A l’aérodrome militaire nous cherchons à monter sur un vol destination les iles Galápagos, sans succès. Un bateau commercial nous y amènera. Nous y passons dix jours, dans la capitale, mais aussi sur un petit bateau bancal et puant, partageant en soute, des grabats avec deux autres jeunes couples, américain et israélien. Nous mangeons des requins pêchés par le capitaine parmi les effluves de gas-oil… et au bout de deux jours je suis brûlée par le soleil. Nous marchons sur des îles couvertes de plaques de lave noire, nous admirons les paysages et les immenses iguanes, nous nageons avec les phoques. Univers irréel et archaïque.

Douillette, j’ai failli rentrer en Europe à ce moment la, mais non, nous continuons.

Etape suivante : le Brésil, amour de ma vie, amour pour toujours. Je ne pourrais pas y retournes tant que Bolsonaro est au pouvoir et je me languis de ce pays merveilleux.

Rio nous enchante, nous demeurons dans un petit hôtel à Barra, le souvenir de Carmen Miranda y plane et la plage est juste en face, nous prenons le petit train de Santa Teresa, nous apercevons les favelas avec curiosité ; nous dînons au Bar Luiz vieille institution carioca (comment ça se fait que je me souvienne encore de ça ?!).

29 heures de car nous amènent à Salvador de Bahia. Pendant le trajet, nous sympathisons avec une bande d’argentins. Ils nous proposent de nous associer à eux. Ils vont louer une grande baraque à Itapúa, banlieue de Bahia. Nous nous y installons. Pelé habite la maison d’à coté, la plage est à deux pas. La piscine est et reste vide pendant tout le mois mais il fait beau, les cocotiers dans le jardins, la langue que j’adore, le "portugnol" que je découvre, tout m’enchante… un des argentins part en expédition et revient, un matin très tôt avec un grand paquet d’herbe qu’il dépose sur la table de la cuisine. Entorse à la règle, même Steve est d’accord.

Je suis des cours de danse afro baianne près du Pelhurino et visite les favelas avec ma nouvelle amie une jeune bahianaise à la peau d’ébène et au corps sinueux. Le carnaval arrive, nous suivons les Carros electricos mais c’est un peu violent dans le rues de Bahia et nous décidons de partir vers le nord: Olinda, Fortaleza, Canoa Quebrada qui mériterait un chapitre à part, Juaseiro do Norte, le magique Minas Gérais et enfin Brasilia ou nous nous installons pendant deux semaines.

Cette ville futuriste imaginée par un architecte visionnaire nous accueille les bras ouverts. Dès les premiers jours nous rencontrons une bande de jeunes artistes et architectes et avec eux nous passons des soirées dans les cafés en refaisant le monde. Je suis toujours en contacte avec l’un d’entre eux, devenu professeur dans une université américaine. Un bon ami (un héritage aussi?)

Puis le voyage continue. Au sud de Brasilía, à Cochabamba nous attrapons le train qui de va de Sao Paulo en Bolivie,appelé le train de la mort je comprend vite pourquoi. Apres je ne sais plus combien d’heures sur une banquette en bois j’ai des douleurs partout et mes jambes ont doublé de taille après avoir été piquées par des armées de moustiques.

Nous débarquons à Santa Cruz de la Sierra port d’entrée du commerce de la cocaïne (apparemment). La pharmacie me donne un onguent rose pour soulager les piqûres. La ville est plate, poussiéreuse. De petites charrettes traînées par des chevaux malingres traversent la ville conduites par des étranges personnages, homme femme et enfants blancs et blonds habillés comme au 19ème siècle avec grands chapeaux de paille, ce sont des mennonites, secte anabaptiste, et dans le cas présent provenants d’Allemagne. Une grosse communauté s’est installée en Bolivie. Nous observons éblouis cette réalité inconnue.

Nous visitons le pays, les hauts plateaux désertiques, les mines de Potosi, les villes.

A La Paz nous passons par la case prison pendant une nuit pour avoir enfreint le couvre feux. Jenny, la sœur de Steve, qui nous a rejoint à Sao Paulo quelque temps auparavant, rentre en Angleterre traumatisée, nous continuons.

Apres la Bolivie ça sera le Pérou et le Mexique ou d’autres aventures nous attendent. Un voyage de six mois avec sac à dos, sans plans et je dois l’avouer sans grande préparation. Un voyage magnifique, qui a nourri et confirmé ma passion pour la photo.

Grace à un petit héritage j’ai pu connaître le monde.

J’ai beaucoup bougé dans ma vie et au fil des déménagements j’ai largué les amarres, façon de parler… le sens de perte est parfois vertigineux.

Et maintenant la liste :

Le meuble en teck années 60 de papa va partir. Je n’arrive presque pas à y croire, je ne veux pas trop y penser. Il est énorme, admiré par tous les amateurs de cette époque je lui ai trouvé une nouvelle famille. Papa l’a acheté justement en 60 quand nous avons déménagé dans l’appartement ou j’ai grandi. Je l’ai par la suite amené en France, d’abord à Paris, puis à la campagne, il a symbolisé mon amour, grand et encombrant. Je suis heureuse d’avoir su m’en débarrasser il va partir chez une de mes meilleures amies et je pourrais toujours le voir…

Le buffet de Teresina, autre boulet ! Quand j’ai l’ai reçu en héritage il y avait encore la boite en fer blanc avec les vieille seringues qu’on faisait bouillir. Teresina était sage femme, cousine de mon grand-père au village. Je me souviens de son sourire pacifique qui contrastait avec la nervosité toujours en mouvement de sa sœur Ninetta. Elles ont été une présence importante dans ma vie, il doit partir aussi, j’attends l’occasion.

La boite en porcelaine blanche aux dessins roses. Petite, précieuse et somme toute pas particulièrement jolie je ne la retrouve plus, elle est quelque part dans le fatras de boites contenant ma vie. Elle est descendue à travers les âges, vestige d’un monde révolu.

Le plaid en tartan bleu, avec quelque trous, il me rappelle un monde douillet, Londres, la famille (un peu comme la couverture de Linus)

La veste imper, bleue elle aussi. Quand papa est parti, mère l’a faite adapter à sa taille. Démodée et un peu déteinte elle pend dans l’armoire et elle me dit: donne moi, il faudrait que je l’écoute.

Le collier de pierres précolombiennes, héritée du temps, je l’ai glissée entre les héritages même si c’est moi qui l’ai acheté en 81 car je la considère un héritage de la vie et je l’aime

Le tableau en petit point de tante Lilli, je le regarde pendant que j’écris. A ma naissance tante Lilli, sœur de ma grande mère, l’a brodé pour pour m’accueillir. Il y a mon nom, ma date de naissance et des figurines: un train, une voiture, deux lapins, un cheval et un chien, trois clowns, un couple qui danse, deux hommes en noir tenant une échelle, un cycliste, un canard, un perroquet, une grenouille, un écureuil, des poules, des fruits, un sapin, une gondole et des papillons. Très gai, il me réjouit

Le tableau d’Ortman. Héritée de ma grande mère qui l’a peint et brodé par dessus le dessin, il représente sa maison de campagne ou je n’ai été qu’une fois petite et ou j’ai été griffeé par un chat.

Je viens de déménager à nouveau. Je ne sais plus ce que j’ai.

Mon héritage finalement est tout dans ma tête, l’appartenance à une lignée, les valeurs, qui je suis, les souvenirs. Les objets…je ne sais plus, par moments je les trouve pesants, car le passé est revolu et si je veux croire qu’ils me donnent du confort en réalité, ils mes confortent dans une morbidité inutile.

Semelles de vent, tète dans les nuages, quoi de plus beau?

Corinne-Olga B.