18C - Dominique B - Et à la fin...

Elle trottine dans le couloir, légère sur la pointe des pieds. Elle craint en posant tout le pied sur le sol de perdre ses idées, ses petites idées toutes neuves et encore palpitantes de leur naissance imprévue. Les murs, autrefois vert pâle mais aujourd’hui jaunis et écaillés sous les rampes et derrière les fauteuils fixés au sol, s’ouvrent pour elle. Elle dépasse les portes fermées, toutes percées de lucarnes d’observation en verre grillagé. Devant la porte 666, elle fait un signe de croix, comme toujours. Quelques cris au loin, des rires aussi. Une odeur de serpillière, déguisée de chlore, flotte dans l’air. Le surveillant lui sourit sans un mot.

Porte 683. Elle brûle d’entrer sans frapper, de faire irruption, comme le font ses pensées. Pourtant, trois petits coups discrets et elle attend. Elle pianote de ses dix doigts sur ses cuisses. Le « un instant » qui lui parvient assourdi par la porte fermée, la rassure et la contrarie. Pourvu que ses petites idées soient patientes et ne s’enfuient pas. Elle se mord la lèvre inférieure, fait craquer ses jointures, tortille une mèche de cheveux puis, raide et immobile, fixe la poignée d’un regard ardent et suppliant. Il fait exprès, elle en est sûre. C’est sa manière de lui rappeler qu’il sait tout. Un frisson la parcourt. Le « entrez » la délivre et elle bondit sur la porte qu’elle ouvre avec une violence contenue.

Elle s’avance jusqu’au bureau et attend. Il faut respecter les règles. Rester debout en silence jusqu’au « bonjour asseyez-vous », se tenir droite sur la chaise jusqu’au « je vous écoute » !

Elle éclate alors d’un sourire lumineux et joint les mains devant elle.

- « Bonjour docteur Plume ! Il faut que vous notiez tout aujourd’hui. Toutes mes petites idées.

- Bonjour Lily Marleen !

- Non aujourd’hui, Elisabeth Bennett.

- Bonjour Elisabeth ! Alors ces petites idées ?

- Voilà : je sais que je vais mourir bientôt et…

- Qu’est-ce qui vous fait penser ça Elisabeth ?

- C’est la vie de mourir quand c’est fini !

- Qu’est-ce qui est fini ?

- Laissez-moi parler et écrivez…aujourd’hui vous êtes Maître Plume, notaire et vous rédigez mon testament et mes volontés ! N’oubliez rien surtout.

Mon rêve m’a prévenue de ma mort prochaine. Ouf ! Que ça fait du bien d’être prévenue ! J’ai donc juste le temps de tout préparer avant de … pfuit… disparaitre ? M’envoler ? Brûler ? Vous n’êtes pas curieux vous de savoir ce qu’il se passe après ? Moi j’ai hâte ! Je serai peut-être rousse qui sait ? Toute petite, fragile… Vous me prendriez dans vos bras si j’étais comme une poupée ?

- Elisabeth… vous savez bien que je…

- Oui je sais, mais dans les rêves, on peut n’est-ce pas ?

- Dans les rêves, oui. Continuez. Ces pensées ?

- Donc voilà mon testament. Je lègue mes quatre robes à Madonna, mon foulard rouge au Che, le reste …poubelle ou chiffons ! Et hop !

Passons aux choses importantes. Mon essence.

- Votre essence ?

- Oui…mon essence… mon âme… mon esprit… mon moi… mon tout quoi ! Vous voyez ?

- Eclairez-moi… Elisabeth.

- Mais non, plus Elisabeth ! Vous ne faites aucun effort Maître Docteur ! I-SA-DO-RA ! Attention à mon écharpe s’il vous plait !

- Bien sûr. Votre essence ?

- Oui. Que va-t-elle devenir ? Qui va en hériter ? Je veux choisir mes héritiers.

- Très judicieuse décision !

- En premier lieu, mes sourires. Notez bien. Je les lègue à des enfants aux cheveux bouclés qui aiment faire de la balançoire et monter très haut, jusqu’au ciel ! Je veux que mes sourires volent encore après ma mort, comme des papillons.

Deuzio, mes larmes. Là c’est un peu spécial mais faisable : il faudra s’en servir pour arroser les oliviers. Les larmes sont salées n’est-ce pas ?

- Absolument.

- Donc en arrosant les oliviers avec mes larmes salées, les olives seront salées aussi.

- Et ?

- Vous n’êtes pas très malin… franchement ! Réfléchissez un peu ! Si elles sont déjà salées, plus besoin de les mettre en saumure. Les olivierculteurs gagneront du temps et donc de l’argent. Ils le méritent car il fait chaud, très chaud dans les champs d’oliviers.

Tertio, mes mots. Tous ces mots… Je veux que l’on engage Nounours.

- Nounours ?

- Oui, sur son nuage, avec le marchand de sable, ils sèmeront des mots autour des étoiles et ainsi, chacun pourra s’en servir dans ses rêves ou pour respirer l’air de la nuit. Les papas, les mamans, les enfants, les chats, les fleurs, les mers, les oiseaux. Il faudra une distribution supplémentaire à l’aurore, chaque matin, pour les écrivains. Ils en consomment beaucoup. Précisez bien à Nounours de ne pas semer les mots du Sud au Nord… les pauvres, ils ne comprendraient rien. « Mi amor » pour l’Argentine, « Oh my God » pour l’Amérique, « Brava » pour l’Italie…

- Noté.

- Quatro, mes musiques.

- Vos musiques ?

- Oui, mes musiques intérieures, mes chants d’amour, mes «lamentu», mes symphonies pour sourds. Tout devra être imprimé sur de larges rubans d’organdi de soie brodés de clochettes accrochés aux réverbères, aux arbres, aux fenêtres. Bref, partout.

Cinquo, mes caresses. Difficile. Comprenez-moi à demi-mot. Même sans mots ? Vous y arriverez ?

- Je crois, oui.

- Parfait !

Sexto, mes rêves et mes espoirs. Jetez-les tous. Ils sont usés, éculés, fripés. De toute façon, ils sont tellement pesants que personne ne sera en mesure de les porter. Ils m’ont épuisée !

Je crois n’avoir rien oublié. Ah si ! Vous ! J’ai préparé quelque chose de spécial. Je brode depuis des mois un pyjama de soie. Des arabesques, des volutes, des escaliers vertigineux, des pommes à croquer… Vous dormirez bien avec moi, vous verrez… »