18A - Bénédicte/Fredaine Toute ressemblance

Toute ressemblance …

Moi, Rodolphe, héritier de l’oncle Gaston, frère de ma grand-mère ? En 1914, à dix-huit ans, il est grièvement blessé dès le début de la guerre ; il ne s’est jamais marié. Je me souviens de ses nombreuses visites à cette grande sœur qu’il aimait tant. Pour lui, j’évoquais une peinture de Renoir avec mes joues rondes et rouges et il s’y connaissait certainement puisqu’il travaillait dans le domaine artistique, disait-on dans la famille. Après le décès de ma grand-mère, il a disparu.

Le plus étrange est la façon dont je l’ai retrouvé. J’étais venu au laboratoire d’analyses médicales chercher les résultats de mon test ADN (Je préfère vérifier que la progéniture attendue par ma femme est bien de moi). La laborantine, Mlle Bismuth, m’accueille :

« M. Rodolphe Galopin ?

- Oui, je viens chercher mes résultats.

- J’ai une info pour vous. Vous êtes le petit-neveu de M. Gaston Larcin…

- Ce n’est pas un scoop ! Ma grand-mère était une demoiselle Larcin, Edith Larcin, sa sœur.

- Gaston, euh … votre oncle, souhaite vous rencontrer.

- Me rencontrer ? Pourquoi ? Je ne l’ai pas vu depuis près de quarante ans !

- Agé de quatre-vingt-dix ans, il a pris des dispositions dont il veut vous faire part. Voici son adresse » dit-elle en me tendant une carte de visite du vieil oncle sur laquelle je lis : « Rodolphe, téléphone-moi avant de venir » écrit d’une main tremblotante.

« Vous connaissez mon oncle ?

- Il fait faire toutes ses analyses chez nous depuis de nombreuses années ».

Je suis ébahi. Ah ça alors, le monde est vraiment petit ! L’oncle Gaston habite tout près de chez moi et je ne le sais pas ? Je reprends mes esprits :

« Et vous avez mes résultats ADN ?

- Les voici. C’est en les voyant que votre oncle m’a demandé de prendre contact avec vous.

- Comment ça « en les voyant » ?

Mlle Bismuth semble embarrassée par ma question : elle m’explique qu’il vient souvent au labo et qu’il y commet parfois des indiscrétions… Je suis si surpris de cet entretien, de ces façons de procéder, que j’empoche la carte de visite sans un mot, résultats de mon analyse - apparemment consultés par ledit Gaston - sous le bras.

Le surlendemain, j’entre dans un appartement vieillot de la rue Poussin, de lourdes draperies étouffent les bruits de l’immeuble et de la rue, font régner un silence poussiéreux. Les reproductions de tableaux contemporains accrochées au mur me surprennent dans ce cadre. Assis face à face dans le bureau, nous nous regardons, mon grand-oncle et moi. Je reconnais l’homme d’autrefois : grand, mince, un peu voûté maintenant, il arbore encore une mèche de cheveux bien coiffée vers l’arrière, une mèche devenue gris perle, et des sourcils touffus au-dessus de son regard clair, toujours aussi malicieux, farceur. Le visage osseux, aux joues creuses, est finement plissé par les ans. Il me sourit.

« Etonné de me revoir, n’est-ce pas, Rodolphe ?

- Depuis tout ce temps … Une trentaine d’années, au moins …»

Et l’oncle Gaston de me raconter qu’il collectionne les œuvres d’art, les tableaux en particulier. Voyant sa fin proche, il souhaite me faire hériter de sa collection tout en me demandant de garder secrète notre entrevue et la décision prise.

- Pourquoi ce mystère ?

- J’ai mes raisons. Es-tu content de ce que je te propose ?

- Mon oncle, je ne suis vraiment pas pressé de vous voir disparaître… Mais, je suis très touché de ce que vous m’annoncez… Vous auriez fait un testament en ma faveur, pourtant c’est à peine si nous nous connaissons…

- Tu es le petit-fils de ma chère sœur Edith, cela suffit à me motiver. Je vais la rejoindre bientôt, c’est inéluctable. Ma seule condition : tu gardes le secret jusqu’à ce que je sois mort et incinéré. Parti en fumée, pfft ! Mon notaire te contactera. Je te demande expressément de ne pas chercher à me revoir. Je n’ai pas d’enfant ; ce que je fais pour toi, je le fais parce que tu es le descendant de ma chère Edith qui partageait ma grande passion pour l’art. Voilà, je t’ai tout dit, tu peux t’en aller maintenant.

- Mon oncle, vous …

- Pas de sentiment je t’en prie, tu peux partir. »

Dire que je suis embarrassé est un euphémisme ! Après cet ultimatum je ne peux qu’obéir : je me lève, j’hésite : dois-je lui serrer la main, l’embrasser, dire quelque chose ? Il est resté assis, il a fait pivoter son fauteuil et me tourne le dos maintenant. La scène est pour moi surréaliste. Je toussote. « Va-t’en ! » bougonne-t-il. Sans répondre, je m’incline légèrement à tout hasard et quitte la pièce comme un automate. Je fuis les tentures étouffantes, les rideaux anti-bruit, anti-froid, tous ces abris d’étranges méthodes. Pourquoi cette conversation doit-elle rester secrète ? Caprice de vieillard ? Que craint-il ?

Quelques mois plus tard, le notaire me donne lecture du testament de l’oncle Gaston Larcin : celui-ci lègue sa collection de peinture à son petit-neveu Rodolphe Galopin, à l’exception du Vasarely, qui reviendra à Mlle Colette Bismuth. Encore elle ? Décidément, elle avait la cote, la demoiselle Bismuth. Bof, après tout, cela m’est bien égal. Moi j’ai le reste. Mais quoi au juste ?

« Un descriptif des œuvres figure-t-il dans le testament ?

- Non, votre oncle étant marchand d’art enregistrait des entrées et des sorties ; il a préféré ne pas préciser le récapitulatif des œuvres lors de la rédaction de ce testament, pour éviter d’avoir à apporter des changements. Veuillez signer ici pour accord, jeune homme.

- Vraiment ? Mais je n’ai pas vu ce dont je suis supposé hériter.

- Nous dresserons un état pour acquit en bonne et due forme lors de l’ouverture du coffre mardi prochain à 17 heures. En tout cas, je puis vous dire que le fonds de votre oncle est extrêmement sérieux. Il n’a que des œuvres de grande qualité, des grands noms de l’art contemporain, j’ai d’ailleurs fait l’acquisition d’un Dufy merveilleux grâce à lui. Estimez-vous heureux du cadeau qu’il vous fait ! » A court d’arguments, je signe.

Le mardi suivant, je découvre trois tableaux : les invendus d’un marchand bien plus qu’une collection, le coquin ! Ils ne sont pas encadrés, et le plus grand d’entre eux tiendra aisément dans un grand carton à dessin. Ce sera facile à transporter. Mais en attendant, je préfère les conserver à l’abri dans mon coffre personnel.

Dans l’idée de les vendre, je les fais expertiser par un ami, spécialiste de la peinture contemporaine. Il examine chaque détail scrupuleusement. Son verdict tombe : ces tableaux sont des faux. Je bondis :

« Qu’est-ce que tu dis, des faux ? Mais ils sont signés, regarde sur celui-ci : tu lis bien Chagall tout de même !

- Oui, et c’est bien pour ça que ce sont des faux, intentionnellement présentés pour ce qu’ils ne sont pas. Tout y est pour faire croire qu’ils sont authentiques : traitement du sujet, matériaux utilisés, dimensions, signature… Mais ma connaissance de cette période les classe d’emblée dans la catégorie des œuvres exécutées par un faussaire. Très talentueux, mais faussaire tout de même. En outre, ces tableaux ne sont recensés nulle part : d’où viennent-ils ? Regarde attentivement ce superbe Matisse. Tu vois bien que le trait est juste trop maladroit pour être véritablement de lui !

- Alors, mon oncle était un faussaire ? Je suis catastrophé.

- Pas comme peintre, mais il était probablement donneur d’ordre, sinon pourquoi ne pas te les avoir montrées auparavant, ces toiles ? Pourquoi tout ce mystère dont tu m’as parlé ? Il n’avait pas l’esprit tranquille, il a juste voulu mourir en paix, en pleine gloire. C’est tout !

Maintenant à toi de voir ce que tu veux faire : il t’a donné le bébé. Soit tu détruits tout et adieu l’héritage, soit tu tentes de les vendre et tu obtiendras dans les 60 000 à 100 000 euros de ce Chagall par exemple, peut-être plus. Mais à tes risques et périls.

- Quels risques ?

- La taule pendant plusieurs années, et une lourde amende.

- Aïe, j’ai une femme, des enfants, moi…

- Bah, le marché de l’art tu sais, ce n’est pas un couvent pour jeunes filles. Les commissaires-priseurs et les experts comme moi, nous sommes payés à la commission, alors parfois…

- Parfois ?

- Nous savons fermer les yeux sur la provenance d’un objet. Voilà.

- Toi, tu fermerais les yeux pour moi ?

- Et pourquoi pas !

- Pour les pénalités dont tu parles, je peux plaider mon innocence, je n’ai fait qu’hériter de ces croûtes après tout. Tout le monde sait bien que je n’y connais rien en peinture !

- Peut-être un bon avocat…

- Je deviens donc faussaire par héritage ? C’est amusant. Profitons-en !

Fredaine ☐