Bruno - Scandale

UN SCANDALE

- Ce que vous me demandez est hors de question. Et vous le savez bien.

Le vieux barbu me regarde à peine en prononçant ces mots, sur un ton particulièrement désagréable. Je m’attendais à sa réaction. Il n’a jamais porté les écrivains dans son cœur, surtout depuis que de petits écrivaillons ont prétendu rapporter ses faits et gestes, avec des approximations fantasmagoriques qui frisent le ridicule. J’insiste.

- Il le faut ! C’est une question de principe ! Quand j’ai appris ce qui se préparait, je les ai surveillés jour et nuit. J’ai consulté leurs notes, j’ai lu leur projet, j’ai compulsé les pièces du dossier, j’ai écouté les conversations informelles, j’ai tendu l’oreille lorsqu’ils se sont arrangés à voix basse, j’ai assisté à l’assemblée générale, j’ai observé les travaux de restauration de ma maison, j’ai vu revenir mes meubles après le décès de ma petite-nièce, mais là, ça ne va plus ! Ce qu’ils font est inadmissible !

Je guette l’effet de ma tirade sur le visage de mon interlocuteur, qui reste impassible. Je renchéris.

- Ils ont reconstitué mon cabinet de travail à leur façon, sans même se demander où étaient disposés exactement les meubles. Vous avez vu l’horloge ? Elle était dans l’angle opposé ! Et mon canapé ! Ils l’ont coincé contre la fenêtre ! Le monstera deliciosa sur le trépied est à la bonne place, c’est un fait. La bibliothèque n’a pas bougé, tant mieux ! Les tentures sont un peu plus sombres, mais je ne m’en plains pas. Mais ma table de travail ! C’est un scandale, un véritable scandale ! Ils l’ont tournée le dos à la fenêtre ! J’ai toujours travaillé FACE à la fenêtre. Je ne supporte pas d’avoir la lumière dans le dos, je la veux de face. C’est la lumière de mon pays, vous comprenez ? C’est celle qui m’a vu naître, qui a guidé mes premiers pas, qui m’a permis d’écrire mes premières pages quand j’étais sans le sou pour m’acheter de la bougie, celle que j’aimais le matin au réveil, qui changeait les ténèbres en tons rouge violacé, puis orangés, puis qui peignait tout l’orient en or pour accompagner le lever du soleil ; c’est encore celle du midi, qui baignait les sapins bleus de la montagne, juste en face, et faisait resplendir le chemin de pierres blanches qui serpente entre les masures, celle qui, le soir venu, jetait ses rayons par la fenêtre de mon cabinet jusqu’à ma table de travail, où, assis, je contemplais le ciel se charger de nuances de rose, de jaune, de rouge encore, jusqu’au crépuscule, décoré de mauve et de bleu profond. Mon œuvre en est toute colorée. C’est la lumière qui a fait celui que j’étais. Vous imaginez, vous, qu’on tourne le dos à votre lumière ?

Un sourcil se lève ; j’ai fait mouche. Le barbu me fixe maintenant du regard et me répond.

- Ça ne serait pas la première fois... Mais, dites-moi, après tout, qu’est ce que ça peut bien vous faire que votre table de travail soit comme ci ou comme ça ? Vous n’y écrivez plus, que je sache ?

- Ah mais pardon ! Ça me fait quelque chose ! Et pas qu’à moi encore ! Pensez à tous les enfants des écoles, qu’on va faire venir de la ville et auxquels on va exhiber une reconstitution absurde ! J’entends déjà l’un d’eux s’exclamer : « Ah bon, il écrivait le dos à la fenêtre ? Moi, ma mère elle me dit d’écrire à la lumière sinon je me fais crier dessus ». J’aurai l’air de quoi ? D’un type qui ne sait même pas comment écrire correctement !...

- Péché d’orgueil !

- Mais que nenni ! Il en va de la vérité ! La vérité l’exige ! LA Vérité ! Enfin, quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui ai dit « Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain » ! Et là, qu’est ce qu’ils font ? Un faux témoignage ! Voilà ce que c’est !

Le vieux vient de porter sa main à sa barbe, qu’il caresse machinalement, l’air absorbé par une réflexion qui me paraît s’éterniser, comme d’ailleurs tout ce qui se passe ici.

- Soit !

J’exulte intérieurement pendant que le barbu poursuit.

- Vous connaissez les règles. Quatre heures vous sont accordées. Débrouillez-vous comme vous l’entendez mais ne vous montrez pas, ça ferait des histoires et il faudrait que J’intervienne pour inventer Je sais quoi. Ainsi soit-il.

Sur ce, je me retrouve instantanément sur le chemin de pierres. Il fait froid en ce petit matin d’octobre et mes vêtements sont ceux que je portais un jour de juillet lorsqu’on m’a porté en terre, dans un cercueil trop petit d’ailleurs. Je remonte le col de ma veste écrue et me dirige vers ma maison. Le jour est à peine levé et les abords sont déserts. Je n’aurai pas à me cacher. La toiture a été refaite et la façade a été repeinte, à l’identique mais la bâtisse paraît trop neuve à présent. Sur le pas de la porte, un panneau indicateur signale aux visiteurs l’entrée du « Musée Jean Perrole ». Je risque un œil par la fenêtre mais l’intérieur est encore trop sombre. Je tente d’ouvrir la porte d’entrée, fermée à clef, moi qui ne la fermais jamais. Si le puits à l’arrière de la maison n’a pas été modifié, j’y trouverai la clef de secours, sous la troisième pierre de la margelle. Je m’y dirige, avant d’être surpris par l’aboiement d’un chien provenant de la propriété voisine et sans doute alerté par le bruit de mes pas. Je reprends mon chemin, silencieusement, alors que les aboiements s’espacent puis prennent fin. Je m’accroupis devant le puits. La pierre n’a pas été scellée ; la clef est là, telle que je l’avais laissée. Je regagne la porte d’entrée, alors que le chant du coq déchire soudain le silence. J’ouvre enfin la porte. Me voici à nouveau dans ma demeure, dont je ne reconnais rien du rez de chaussée, transformé en accueil et en boutique. J’y découvre mes ouvrages, des posters, des cahiers, des crayons, des stylos à plume, des gommes, des jeux de carte, des boîtes de bonbons, portant mon nom, ma photo. Une série de bustes en plâtre vaguement ressemblants trône sur un présentoir. Je prends l’escalier, impatient de retrouver mon bureau situé à l’étage. J’enjambe le cordon disposé pour en interdire l’accès aux visiteurs. Me voici dans la pièce. Après un rapide coup d’œil circulaire, je me dirige vers ma table de travail. L’émotion m’étreint alors que je caresse du bout des doigts le dossier de ma chaise, le plan de travail en bois sec, mon sous-main de cuir noir, mon vieux plumier taché d’encre, mon range-lettres de bois cendré, ma lampe à pétrole au réservoir bleu décoré de fleurs jaunes. Quelques feuilles jaunies par le temps ont été disposées sur le sous-main, prêtes à l’emploi. Après quelques instants, j’entreprends de retourner la table pour la présenter face à la fenêtre. Je positionne la chaise à la place qui a toujours été la sienne et m’apprête à me retirer. J’hésite cependant. Mon regard s’attarde un instant sur la pièce, puis je me rapproche à nouveau de ma table de travail. J’écarte le siège, pour m’y asseoir. C’est une chaise toute simple à l’assise tressée d’osier et garnie d’accotoirs. Elle m’a soutenu durant plus de trente années sans faiblesse, jusqu’à mon dernier souffle. Mes mains se posent maintenant lentement sur le plan de bois lisse, puis sur le sous-main que j’effleure à nouveau. Je m’y penche pour en humer encore le parfum de cuir râpé. Je me redresse, réajuste les enveloppes laissées dans le range-lettres et saisis lentement mon stylo à plume de mes doigts tremblants. C’est bien celui que j’avais encore à la main lorsqu’on m’a retrouvé un matin d’été, effondré sur mes dernières pages. Le jour se lève. Les premiers rayons du soleil rasent la montagne, au loin. Un soupir s’échappe de ma poitrine. Ma vie d’écrivain me manque. Avisant la feuille jaunie placée sur la table, j’en approche mon stylo et m’apprête à écrire mais la plume est sèche et le réservoir d’encre est vide. Je me précipite alors au rez de chaussée, attrape un stylo fantaisie à mon effigie et remonte rapidement à ma table de travail. Sur le papier jauni, je peux enfin tracer quelques mots, levant de temps en temps les yeux vers la lumière qui inonde à présent le paysage. Un cri retentit soudain dans la pièce. Je me retourne juste à temps pour apercevoir le visage terrifié d’une jeune femme, qui s’écroule devant moi. Elle porte son prénom sur la poitrine. Dans ma rêverie, je n’ai pas entendu l’employée entrer et monter à l’étage. Alors qu’elle reprend ses esprits, je m’éclipse rapidement, sors de la maison et me dirige vers la montagne, là où je ne croiserai personne jusqu’à mon départ.

Le jour même, l’employée racontera avoir vu mon fantôme, assis à ma table de travail, tourné vers la fenêtre. On ne la croira pas et on lui fera même le reproche d’avoir tenté d’imiter mon écriture en utilisant une feuille de vieux papier sur laquelle on pourra lire ces mots, dont certains seront soulignés : « Jean Perrole a été trouvé inanimé un matin de juillet 1935, sur sa table de travail située face à la fenêtre de son bureau, après avoir écrit la veille son dernier poème dédié à la lumière particulière de cette région de France, qui avait éclairé toute son œuvre ».

Bruno echboum@gmail.com