Dominique B. Ma table de travail

Ma table de travail n’exige pas de dos droit, ni de coudes fléchis. De surcroît, elle n’est pas une table ! Elle n’a pas de pieds, ni de tréteaux. Elle n’est pas de bois et n’a pas la dureté du métal. Elle s’appuie pourtant sur de solides piliers, ceux de ma mémoire, de mon imaginaire, de mes désirs et de mes regrets. Bien sûr, certains éléments indispensables à mes moments de conception et de façonnage de mes essaims de mots se retrouvent toujours à proximité de mes mains : du coca bien frais pour irriguer ma gorge desséchée par ma respiration profonde et régulière…cigarettes, briquet et cendrier occupent de courtes pauses qui scandent et révèlent la marche de mes fantaisies et inspirations…un bol de M&M’s m’apporte la douceur du sucré et son cortège de réconforts. Certains jours, la lumière du soleil guide l’écriture sur des chemins d’oliviers ou de maquis. Celle du crépuscule m’invite à une indolence ravie qui s’épanouit dans l’obscurité naissante. Les premières lueurs rosées de l’aube m’effleurent comme une délicate promesse. Si les nuages dissimulent l’astre derrière leur grisaille et leurs rideaux de pluie, ma main écrit les orages, les averses et les rivières qui débordent dans les champs boueux. Les brumes feutrées ne dérobent que l’accessoire pour contraindre mieux l’essentiel à se dévoiler. Les velours nocturnes nourrissent chaque mot d’une miette de mystère ou de profondeur. La lune, parfois, glace de sa lumière blême les paysages que traversent mes pensées. La brise emporte, raconte et dissémine les mots jusqu’à les poser, souplement, à leur juste place sur la feuille blanche. Ma table de travail se parfume des odeurs de terre humide…de thym en fleurs…de feux de cheminée…de pain au chocolat…d’herbe fraîchement coupée…de neige fade…de pipis de chiens…de résines entêtantes…d’encre et de craie.

Ma table de travail voyage, souvent…vogue sur les mers profondes…maraude dans les vents…court derrière les chamois…nage sur le dos des raies…saute par-dessus les murs et les barrières. Elle se rit de la poussière des rues encombrées et se moque des hasards. Elle brigue la joie et boit les larmes des jours et des nuits de solitude.

Lorsque sa présence se fait nécessaire, une chaise, un fauteuil, un coin de pelouse ou un mur ombragé m’accueille, bardée de feuilles et hérissée de crayons bien taillés. Elle m’invite alors au creux de sa tranquille fidélité et, bercée de sa complicité indulgente, je peux libérer sans crainte dieux et démons et laisser divaguer mes mots, autoriser mon imagination à butiner, mes désirs à palpiter et mes regrets à construire.

Dominique B. bobouldom@gmail.com