Pierrette C. Journal d'une table

Journal d'une table

Madame et moi, nous nous connaissons depuis longtemps, nous nous sommes rencontrées lors d'un déménagement . J' attendais sagement au grenier ou j'avais atterri pour ma retraite (bien méritée ) après des années passées au service d'une vieille dame, grande éplucheuse de légumes.Ma vie était simple et rude rythmée par les saisons, les soupes, les purées, je recevais chaque jour des monceaux d'épluchures, des trognons,des brisures... Ce travail que tant d'autres auraient trouvé humiliant me convenait très bien n'ayant pas connu autre chose auparavant. Une longue carrière dont les traces de taches, de salissures ponctuées d 'entailles restent à jamais visibles, ravages indélébiles de la vie à la campagne. Car mémé préparait carottes, pommes de terre, poireaux rutabagas et autres salsifis, au grand air, dans l'appentis grand ouvert sur le jardin .

Un lifting s'imposait. Au sortir du grenier Madame décida donc donc de me faire poncer, (un bon gommage n'est jamais inutile) et pour finir : vitrifier ! Cela eut pour effet, non pas d'effacer les outrages subis, mais de les figer à tout jamais sous un sérum de jouvence, cirée pour toujours, me voilà à jamais lustrée astiquée, laquée, et j'ose le dire sans hésiter: Brillante . Brillante mais lucide , on ne peut pas dire translucide, mais enfin présentable, supportable, en un mot: fréquentable.

J'avoue que je suis plutôt satisfaite d'avoir pu garder les belles rides du bois fruitier dont je suis issue, et cette couleur pain brûlé me donne l'air d'arriver d'un séjour au bord de la mer en été, où d'une semaine à la neige en hiver.

Malgré tout, madame me trouve un peu sotte, je le sais, ( de temps en temps je me change en table d'écoute ) elle n'éprouve pour moi que de tièdes sentiments, voire une certaine indifférence … mais il faut reconnaître: « I l est difficile d'aimer! » Aimer une planche rectangulaire de cent vingt centimètres sur soixante posée sur quatre jambes élégantes mais nonobstant un peu maigres; relève d'un romantisme, d' une grande sensibilité, d'une sensualité torride,autant exploits impossibles à atteindre à mon égard (pour Madame en tous cas.)

Mes mensurations sobres et économes, mon air utile, ma discrétion de domestique besogneuse ne l'inspirent pas plus que ça ….

«Oui ,on m'a sortie de mon grenier, oui j'ai pu bénéficier d'un relooking complet, oui je suis bien ici, dans cette petite pièce, tout en haut de l'escalier, la mezzanine. Je me tiens bien droite, légèrement de trois quart, tournant un peu le dos à la fenêtre, mais gardant un œil distrait sur la prairie bien verte et plus loin l'ombre de la forêt. Je regarde l'image du vieil empereur chinois qui me fait face drapé dans sa somptueuse tunique de soie écarlate, il donne un semblant d'exotisme a ma vie. Oui je trône entre ces murs tapissés de lin gris, mes pieds menus reposent sur un vieux tapis de prières où le chat insolent fait ses griffes, puis d'un bond silencieux l'animal trône lui aussi, dans les coussins moelleux qui jonchent le divan. Elle, elle passe de temps en temps un chiffon négligent et distrait, elle m'époussette. Non je ne me plains pas, mais pour elle je ne suis qu'un meuble je le sens bien .. Quoique...Madame et moi entretenons des relations courtoises ,je dirais même respectueuses ..

Ma vie s'anime un peu lorsqu'elle s'appuie sur moi. Elle me regarde à peine, elle s'accoude, elle se vautre. Moi je ne bouge pas, je reste stable, je suis une table ..une table plutôt surchargée, encombrée d'objets sous lesquels je disparais . Bien que solide je n'en suis pas moins de petite taille et je dois supporter l'ordinateur portable elle le regarde intensément, (je ne comprends pas ce qu'elle lui trouve,) la pile de mondes des livres qui dorment là, les carnets moleskine empilés eux aussi, quelques stylos décorés de logos publicitaires, une boîte vide de pastilles vichy aux sels naturels de couleur bleu fané,Vichy est tracé en arabesques lettres d'or .

Madame se croit seule mais je vous l'ai déjà dit, je l'écoute et je veille, je l'assiste, imperturbable et muette car madame écrit, madame se pique d'écrire, madame pense, madame pleure, madame pianote sur le clavier de son ordinateur. Les pensées en ce premier jour du confinement ne sont pas folichonnes. J'entends chaque lettre frappée et je comprends tout, je devine, et je peux vous dire que madame est plutôt paumée. Cela ne me gène pas, ... je me transforme alors en table d'orientation. Madame a peur du virus, elle craint la contagion, elle ne prendra aucun risque, dommage, j'aurais aimé être table de jeu. Ce qui l'impressionne dans cette affaire, c'est la courbe exponentielle mais la table de multiplication, alors là c'est non! Je n'aime pas les mathématiques.

Aujourd'hui J1 du confinement, madame ne me quitte plus, je sens qu'elle se rapproche, elle a besoin de moi, elle m'a même donné un prénom: Georgette. Cela m'étonne, mais je trouve qu'il me va bien. Donc à partir de demain, sous le nom de Georgette je m'engage à vous raconter comment Madame vit le virus, cette nouvelle épreuve. Madame se met à sa table de travail. Écoutons-là.

Pierrette C