Valérie W. Introuvable

Introuvable

Où est-il passé ? Tu l’as vu ? Rien sous cette boule brillante de sables colorés. De Phoenix, Barbra L. avait écrit : « A little token for… ». J’ai oublié pour quoi. A quoi ressemble l’Arizona ? Des ondulations pastel dans un ciel éternellement bleu, comme dans cet objet ? Et cet indien aux plumes synthétiques ? Sur le bord de la lampe jaune au globe incliné dans une prière à l’obscurité, il trône avec ses bras levés. Son pagne vert, ses pieds blancs, son habit rouge, grigri léger inchangé depuis des années. Parfois, je le relève de sa chute, tombé la tête en avant, sur le faux bois du bureau récupéré pour deux sous. Tout comme l’est ce fauteuil en faux cuir, habillé de mon gilet de laine brute, tricoté main. S’assoir, réfléchir. J’ouvre les yeux. Par la fenêtre, j’aperçois le saule pleurant une brume de feuillage naissant dans une pluie incessante. Un rouge-gorge vient me distraire de ma rêverie. Bientôt, le printemps ? Il n’a rien à me dire. Ah, oui. Je cherche. Oui mais, quoi ? Je soulève le dernier livre de Thomas Piketty. Ses milliers de pages fragiles sentent bon. Posé dessus, un Anna Gavalda prêté à ma fille par une amie. Il y a longtemps que je ne l’ai vue. De l’autre côté, l’agenda et ses quelques rendez-vous notés avec du bic vert, du crayon rouge, du feutre noir ou de l’encre bleue.

Derrière le petit oiseau de verre au bec cassé, acheté 2€ à la brocante de la Perrière, rien. De la poussière sur ce parallélépipède en résine transparente. Je l’essuie d’un doigt distrait. Vois-tu cette inclusion en dentelle, cette figure féminine en robe de bal avec des chaussures fines flottant dans le vide ?

De la poussière encore sur ce flacon d’eau micellaire. Je ne sais plus pourquoi il reste là, à côté d’un pot de crème au beurre de karité. Après chaque douche un peu trop chaude, ce dernier sert à calmer le feu de mon visage couperosé.

Tiens ! Mon fils m’a rapporté le rapport de Brodeck, livre gris sombre aux lettres bleues. Il faudra que je le rende à mon beau-père. Il me l’a réclamé en riant.

Le fil de la souris contourne le clavier noir aux touches particulièrement bruyantes.

A gauche, le téléphone. Surtout, ne pas y répondre. Une isolation ? Des panneaux solaires ? Une enquête de satisfaction ?

Et devant moi, permanent, imposant, l’écran relié au bloc de l’ordinateur caché sous le plateau.

Je cherche… je cherche…

Sur mes oreilles, un casque isolant. Mon index sur la molette rouge de la souris pour choisir sur internet. Le Stabat Mater de Pergolese. Des chants grégoriens. Naviguer, dans un océan de programmes. Voilà Vera S02 E03, n-ième épisode de cette enquêtrice plumpy au Northumberland. Le poste de police se situe juste à côté de la mer. Pour réfléchir, elle s’assoit sur un banc blanc, face aux vagues toujours mouvantes. Elle mange des sandwichs en forme de triangle, une larme coule parfois sur sa joue. Elle met des petits noms au bout de chaque question qu’elle adresse aux personnes interrogées. « Pet », quelque chose comme : mon petit. Ça la rend très maternelle, maternante. Tout ce que je n’ai jamais été.

Tu le sais toi, ce que je cherche ? Sûrement pas la puce du chat installé en permanence sur le coussin du siège pivotant.

Je soulève le tapis de souris. Souple, il me répugne autant qu’il me plait avec sa consistance molle et ferme à la fois. Il sent l’hydrocarbure peu raffiné.

Sous l’écran, deux piles rechargeables vides et deux pinces à linge, enchevêtrées. Des couples improbables. Comment sont-elles arrivées là ?

Maintenant, se déroule le générique un peu agaçant d’un épisode de Sherlock Holmes avec Jérémy Brett. Je suis sur le point d’arrêter le flot d’images et de sons. Il faudrait que je travaille, que j’écrive.

Mais ma paresse naturelle m’entraîne à n’être qu’un animal regardant l’écran de l’ordinateur. Là où d’autres, des créateurs, des créatifs ont pensé à satisfaire mon besoin de distraction. J’oublie le travail, le plaisir de l’écriture. Après une heure de visionnage, j’émerge du néant où m’ont entraînée des personnages de fiction.

Se lever sans y penser. Trouver quelque chose à manger à la cuisine. Revenir. Et devant la suite du programme, avaler des quantités de nourriture grasse et salée pour combler le vide né de ces moments perdus.

Qu’est-ce que je cherche ? Le résultat de ce scanner avec des photogrammes d’un cerveau découpé en rondelles fines ? La promesse d’un futur en Parkinson ou en Alzheimer ? Des yeux aveugles à l’herbe drue, aux branches solides de la nature survivant à mon indifférence ? Des cellules grises ramollies par l’égoïsme ?

Sur cette table de travail, je réfléchis à ne plus travailler, à ne plus écrire, à n’être qu’un tube sans conscience. Enfin, le repos pour une tête en surchauffe ?

Lire maintenant la presse. De l’un à l’autre, de ce côté de la planète à l’autre, regarder ces images, ces quotidiens pressés et moribonds, écartelés entre vérité et profits.

Virus, faim, soif, inégalités, ressources limitées, laissez-moi tranquille ! Je veux vous oublier.

Toi, assis pas très loin de moi, perdu dans ta propre quête, tu peux m’aider ? Je cherche.

Qu’est-ce que je cherche ?

Valérie valerie.weberorne97@gmail.com