04 A - Anne P - Hôtel Beau Séjour

Une troisième semaine de confinement déroule son maillage et met en marche les rouages d’un souvenir ! Il y a quelques années, une amie ‘’Sybelle’’ rencontrée chez des amis, m’avait conté une rencontre amoureuse survenue dans sa vie, dont l’issue avait été douloureuse. Étrangement ce récit demeure vivace et m’a profondément marqué. Lors de notre rencontre, Sybelle avait une quarantaine d’années et portait bien son nom. Grande et gracieuse, une beauté rayonnante, sans sophistication. Au cours des mois qui ont suivi, une solide amitié s’est nouée entre nous. Célibataires, l’une et l’autre et sans enfant, nous échangions souvent des confidences intimes sur nos vies passées.

Un soir, j’ai perçu une grande tristesse sur son visage. La questionnant, elle me confia qu’un ami et homme exceptionnel avec lequel elle avait partagé des moments intenses d’intimité, venait de disparaître.

Et Sybelle se mit à dérouler le fil de ses souvenirs :

- Je prenais le train vers ‘’Lausanne’’ pour passer la soirée avec mes parents qui y vivaient depuis des années. Je projetais ensuite quelques jours de vacances à Lucerne, éprouvant le désir de connaitre cette ville, suite à un reportage récemment vu à la télévision. Une envie d’évasion me tenaillait.

Embarquement Gare de Lyon, installation à ma place réservée, départ du train. Partage du temps, entre la lecture, des moments bienfaiteurs d’assoupissements, déplacements vers le wagon restaurant ou vers les commodités. Lors de mes allées et venues, éloigné de quelques rangs, je remarque un homme très avenant et beau, qui me sourit à chacun de mes passages. Peu de temps avant d’arriver à Lausanne, envie d’un dernier café, surprise ce bel inconnu m’a précédée dans le wagon bar et dès mon entrée ne me quitte pas du regard…Un magnétisme étonnant s’échappe de ses yeux, difficile d’échapper à l’attraction qu’ils exercent. Finalement je détourne la tête et regagne précipitamment ma place, troublée comme une adolescente.

Le train arrive en gare, je rassemble mes affaires, je perçois le regard appuyé de l’inconnu qui ne me lâche pas.

Gagnant les quais, je marche d’un pas rapide vers la sortie, m’empresse de héler un taxi et m’engouffre à l’intérieur. A cet instant, l’homme parvient à la station, je devine une déception, pourtant un sourire se dessine sur son visage.

Toute la soirée et la nuit suivante, le regard de cet inconnu me poursuit. Je m’avoue qu’une grande douceur émanait de sa personne. Comment se fait-il que cette rencontre me bouleverse et monopolise mes pensées…Pourquoi avais-je fui précipitamment ?

Sybelle s’arrête quelques secondes et balbutie quelques mots très émus : J’attends la suite de ce récit…Elle reprend :

Le lendemain, le temps est au beau fixe, une journée ensoleillée s’annonce. En fin de matinée, après mes adieux à mes parents, direction la gare de Lausanne pour poursuivre mon voyage vers Lucerne au bord du lac des 4 cantons. Sur les recommandations de ma mère, j’avais réservé une chambre à l’hôtel Beauséjour, avec vue sur le lac. Pendant le trajet, j’admirais les paysages et par moment se superposaient en filigrane la silhouette et le visage de cet homme entrevu la veille.

Je ne me reconnaissais pas, comment se pouvait-il que cette rencontre me perturbe à ce point !!!

Arrivée à Lucerne, je montai dans un taxi et lui donnai l’adresse de l’hôtel.

Dès l’entrée, je fus immédiatement séduite par l’ambiance qui y régnait, le personnel attentif et charmant, la vision d’un vaste jardin bien entretenu avec ses plates-bandes colorées, une situation exceptionnelle en bordure du lac, les montagnes neigeuses se profilant à l’horizon. Ce séjour s’annonçait sous les meilleurs auspices

Je pris possession de ma chambre et m’installai. Elle se révéla très spacieuse, un papier peint fleuri aux murs, une vaste salle de bain, mosaïque de verre encadrant la baignoire, un ensemble de sanitaires 1900, un peu vieillot mais tout à fait confortable. Je découvris le balcon accueillant avec sa petite table ronde et ses deux chaises en fer forgé.

Une certaine gaieté me saisit, me réjouissant de ces quelques jours de détente dans cet environnement apaisant.

Je partis à la découverte des jardins et cheminai le long des rives du lac. Des chaises longues aux toiles fleuries, disséminées dans les pelouses, invitaient à la paresse et à la rêverie. Je m’installais sur l’une d’elles et me laissai envahir par une douce somnolence.

Brutalement, je perçus une présence silencieuse à proximité, j’ouvris les yeux et poussai un cri de surprise apercevant l’inconnu du train, qui m’observait également avec un certain ébahissement.

L’un et l’autre nous étions stupéfaits…Comment est-ce possible, de se retrouver dans cette ville ‘’Lucerne’’ et surtout dans le même hôtel ?

Fallait-il parler de destinée ? Un coup de baguette magique, nous réunissait comme dans un conte ! Les probabilités de nous rencontrer étaient pratiquement nulles, pourtant la providence en avait décidé autrement.

Reprenant nos esprits, nous nous sommes présentés. Serge saisit une chaise longue et s’installa à mes côtés.

Aussitôt il me confia sa déception hier, me voyant disparaitre dans mon taxi. Nostalgique, Il avait repris le chemin de la gare et son train pour Lucerne.

A notre stupéfaction succède l’émotion. Se peut-il que l’un et l’autre, inconsciemment, ayons souhaité ardemment que le destin nous remette face à face ?

Le trouble nous submerge et le silence se fait entre nous. Serge ensuite me propose de nous rapprocher de la terrasse afin de fêter nos retrouvailles autour d’un verre de Champagne, son visage s’éclairant d’un sourire charmeur.

Cet apéritif sera suivi d’un diner à notre hôtel. Un dialogue spontané, s’engage entre nous, nous nous interrogeons sur nos vies respectives. L’un et l’autre sommes divorcés et sans enfant. Il m’avoue un attachement profond pour la ville de Lucerne, auréolée de souvenirs heureux. Il apprécie venir de temps à autre se reposer et se ressourcer et immanquablement dans cet hôtel.

Apprenant que cette ville m’est totalement inconnue, Serge s’empresse de me proposer de me servir de guide. J’acquiesce avec grand plaisir.

Etrangement je flotte et me laisse bercer par les douces paroles de Serge. Il m’avoue que dès son entrée dans le wagon, m’apercevant son cœur s’était emballé.

Cet homme m’émeut et m’attire par son regard enveloppant et sa grande douceur. Une intelligence percutante. Je retrouve des émotions d’adolescente. Cette première soirée s’écoule dans l’attention l’un de l’autre. Une sorte de fluide magique nous enveloppe, étonnement de vivre ces instants de partage inattendus. Nous discutons et nous interrogeons sur la destinée dans nos vies et ces événements survenus depuis vingt-quatre heures.

Nous regagnons nos chambres et échangeons un baiser furtif en nous tenant les mains.

La nuit est agitée. Des questions surgissent ! Comment est-il possible qu’une pensée formulée par l’inconscient, prenne vie ? La puissance de l’esprit est mystérieuse.

Autour d’un petit déjeuner, échange sur nos pensées et nos interrogations de la nuit.

Les deux jours suivants, Serge me fit découvrir les lieux emblématiques de Lucerne. Etant historien d’art, sa capacité à transmettre l’histoire de cette ville se révéla passionnante, il mêlait anecdotes et fantaisie.

Un lieu m’a marquée : un Lion sculpté directement dans la roche, en 1820-1821 par Lukas Ahorn, en hommage aux officiers et aux centaines de soldats du régiment des Gardes suisses morts au service du roi de France Louis XVI, en 1792, lorsque les révolutionnaires prirent d'assaut le palais des Tuileries à Paris.

Serge manifestait constamment une gentillesse et une grande sensibilité. J’aimais l’enthousiasme dont il entourait ses propos et j’admirais sa culture dans maints domaines artistiques et historiques.

Autre souvenir attachant, nous nous étions découverts la même passion pour Richard Wagner. Serge me fit une surprise inattendue : il m’amena au Manoir de Tribschen ou vécut cet homme illustre de 1866 à 1872 où il composa le célèbre poème musical ‘’Siegfried Idyll’’ dédié à sa femme Cosima. En 1931, la ville racheta le bâtiment et le transforma en musée consacré au musicien.

De temps en temps, je saisissais son bras, j’éprouvais le désir de me rapprocher de lui de sentir la chaleur de son corps. D’autres fois, avec tendresse il me saisissait par les épaules et m’attirait vers lui. Une fluidité tendre et une communion parfaite régnait entre nous.

La troisième journée s’achevant et comme nous regagnons nos chambres, étroitement serrés l’un contre l’autre, je murmurai amoureusement mon désir de partager cette nuit et de faire l’amour avec lui. A la minute, il m’écarta doucement et me prenant par la main, m’entraîna dans sa chambre, prononçant ces paroles :

‘’le moment est venu de te parler ‘’

Nous nous sommes assis sur son lit, très gravement saisissant mes deux mains, il me confia que jamais il ne pourrait m’apporter l’amour physique que j’étais en droit d’attendre…Un cancer d’une extrême gravité, l’avait rendu impuissant et malheureusement il ne retrouverait jamais sa virilité. J’étais bouleversée par cette nouvelle, partagée entre le désir de lui faire des reproches et la profondeur de mes sentiments.

Il poursuivit m’assurant de sa sincérité et de l’impossibilité de contrôler les sentiments qui l’avaient submergé me découvrant sur cette chaise longue…Comment pouvait-il refuser ce cadeau de la vie ?

Je le sentais ébranlé de m’avouer ce terrible secret. Spontanément, dans un même élan, nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l’autre et passionnément embrassés. J’ai regagné ma chambre.

Toute la nuit, je revis la succession des événements qui s’était enchaînés depuis mon départ de Paris. Je craignais que Serge quitte l’hôtel et fuie. Je ne connaissais ni son adresse, ni son numéro de portable.

Le lendemain de bonne heure, je m’empressai de gagner la salle des petits déjeuners et à mon soulagement j’aperçus Serge installé à notre table habituelle. Dès qu’il m’aperçut un sourire illumina son visage, il s’avança vers moi, me serra dans ses bras et déposa un tendre baiser sur mes lèvres.

Aussitôt, il m’informa du planning pour notre dernière journée. Le temps étant au beau fixe, nous allions prendre un bateau, de Lucerne à Vitznau et ensuite un train à crémaillères qui nous mènerait au sommet du Mont Rigi, d’où le panorama est exceptionnel sur le lac des quatre cantons.

Cet homme m’éblouissait par sa force, son calme, et cet esprit entreprenant, malgré les circonstances.

Parvenu au sommet du Mont Rigi, il rayonnait et semblait tellement heureux de me faire découvrir ce paysage féerique.

Me prenant dans ses bras, très calmement il me confia que se sachant condamné à brève échéance, il avait souhaité revoir cette ville qu’il aimait tant. Notre merveilleuse rencontre avait magnifié ce séjour.

A ce jour, il m’exprima son vœu le plus cher : continuer à se voir et partager des moments intenses …

Sybelle, avait achevé son récit. Les larmes dans les yeux, elle me confia, qu’elle fut présente et aimante jusqu’à son dernier soupir.

Anne P.