04 A -Corinne LN - La chambre noire

La lourde porte se referme derrière nous dans un gémissement lugubre et la poignée métallique s’écrase bruyamment sur le plancher nous faisant sursauter. Nous passons sans transition de la lumière vive de la cité phocéenne à un clair-obscur saisissant. Après les rires et les cris dans le hall, le silence est presque oppressant. Pris à la gorge par une odeur âcre et poussiéreuse, nous parcourons la pièce du regard avec circonspection. Nous nous trouvons dans une grande chambre vaguement éclairée par l’ampoule anémiée d’un plafonnier et une loupiote blême posée sur la table de chevet. Sous l’unique fenêtre aveugle, un édredon miteux recouvre un lit étroit cerclé de montants en bois vernis. Une toile d’araignée d’une taille presque irréelle s’agrippe à une étagère couverte de livres défraîchis. Un tapis élimé qui n’a de persan que le nom, barre les lattes du vieux parquet. Le mobilier est succinct, un meuble d’artisan qui comprend au moins une vingtaine de petits tiroirs, une chaise cannelée et une écritoire coiffée d’un sous-main en cuir rouge défraîchi. Sur le papier peint d’une couleur indéfinissable tirant sur le grenat, la décoration intérieure se résume à une toile d’un goût douteux représentant un bouquet de lavande sur fond rose. Nous nous trouvons dans la mansarde d’un écrivain désargenté du début du siècle dernier. Mais ce qui attire immédiatement notre regard c’est une porte de la taille d’un enfant à l’autre bout de la pièce, c’est par cet étroit passage que nous devrons nous échapper, c’est notre passeport vers la liberté. Nous découvrons sans surprise qu’elle est fermée à double tour et pas la moindre clé à l’horizon bien sûr. Les garçons se tournent vers moi comme si j’allais la sortir de ma poche. Dans ce décor suranné, la tenue de mes compagnons, en shorts, tee shirts siglés et baskets branchées, m’arrache un sourire. Je suis coincée dans une chambre déprimante avec deux jeunes collègues qui, côte à côte, ressemblent à s’y méprendre à Laurel et Hardy, il ne leur manque que la moustache, les costumes et les chapeaux.

Aucun de nous n’a envie de traîner ici, il nous faut trouver au plus vite la clé manquante. Bien sûr, nous commençons par fouiller fébrilement tous les petits tiroirs du chiffonnier mais en vain. Dans celui du bureau, qui s’avère être vissé au sol tout comme la chaise en osier, nous trouvons un bloc de papier, trois crayons et une calculatrice. Nous explorons également la bibliothèque, composée de vrais livres reliés probablement chinés dans des vide- greniers et d’autres aussi factices que la toile d’araignée surréaliste. Toujours rien. Laurel s’allonge alors sur le plancher douteux pour jeter un coup d’œil sous les meubles avec la lampe de son portable, mais la clé reste introuvable.

Finalement, Hardy a la brillante idée de regarder derrière l’affreux tableau. Euréka, il y trouve une enveloppe scotchée, contenant un logogriphe mathématique et la calculatrice prend tout son sens. Fâchée depuis toujours avec les chiffres, je baisse rapidement les bras et mes comparses se lancent laborieusement dans des calculs impossibles. Quand ils annoncent enfin le bon résultat à voix haute, deux lattes du plancher se décalent en grinçant sous le bureau laissant apparaître une cavité d’une profondeur indéterminée. Notre Hardy qui porte bien son nom plonge la main dans la trouée et en extirpe une longue clé noire ainsi qu’une deuxième enveloppe. Nous pensons aussitôt être sortis d’affaire mais il devient vite évident que la dite clé est bien trop grande pour le petit trou de la serrure. Dans l’enveloppe une autre énigme nous attend, un rébus cette fois. Après nous être répandus en conjectures et probablement ridiculisés tous les trois, nous venons à bout de cette deuxième épreuve.

Nous nous approchons de la porte, pleins d’espoir mais elle reste désespérément fermée et c’est dans le mur que s’ouvre une nouvelle cache contenant, je vous le donne en mille, une troisième enveloppe ainsi qu’un Rubix cube rutilant. Cette fois-ci, il est simplement écrit : « quand vous aurez remis les choses en ordre, remettez le cube dans sa cachette ». Impossible de travailler à trois sur ce casse-tête et cette fois-ci je m’y colle, j’étais plutôt douée il y a très, mais alors très longtemps. Assise sur l’édredon élimé, je planche à la lumière faiblarde de la lampe de chevet en essayant de rester zen malgré l’impatience palpable de mes compagnons et leurs remarques agaçantes sensées m’aider. Le temps passe et il fait de plus en plus chaud. Je ne suis pas méchante, je considère même que la gentillesse est une grande qualité, mais à ce moment précis, en imaginant le sourire narquois du gérant derrière le cône blanc de sa caméra, je lui ferais bien avaler chaque petit carré du Rubix cube après l’avoir attaché nu sur la chaise en osier. Tandis que je m’échine sur mon cube vintage, la tension monte, les garçons s’énervent, pourvu qu’ils ne se battent pas, ce serait un mauvais remake du combat de David et Goliath.

Finalement, je viens à bout de mon cube et le passage exigu se libère enfin. Pliés en deux, nous nous y engouffrons à toute allure de peur que l’un de nous reste coincé dans cette maudite chambre.

Je ne sais comment décrire notre immense déception quand, alors que nous pensions nous retrouver à l’air libre, nous nous retrouvons reclus dans une antichambre minuscule qui empeste la naphtaline et dans laquelle il fait chaleur étouffante. Dans la demi-pénombre, nous trébuchons sur un grand carton de vêtements. Ce satané boudoir contient aussi un autre carton rempli de perruques en tous genres et un miroir en pied. Une voix d’outre-tombe venue du plafond nous interpelle « Habillez-vous et la porte s’ouvrira ». Je me découvre une claustrophobie latente et je sens que mes comparses sont prêts à enfoncer la porte. Nous jetons tous les trois un regard incendiaire à la caméra. Un seul impératif, Il faut sortir d’ici au plus vite, peu importe s’il faut attraper la gale en enfilant de vieux vêtements. Nous nous habillons les uns les autres dans la précipitation. Je me retrouve en robe à crinoline avec une perruque blanche posée de travers, avec ma crinière impossible de la poser correctement. Hardy quant à lui a déniché une perruque rousse et une robe rose bonbon au corsage gonflé de deux énormes seins d’où s’échappent ses gros bras tatoués et ses jambes poilues. Laurel, coiffé d’un casque aérodynamique, s’est métamorphosé en coureur cycliste dans une combinaison très moulante et fluorescente qui lui va comme un gant.

« Une heure vingt-sept minutes et dix secondes », grésille le microphone et la porte s’ouvre enfin dans un ronflement libérateur. Nous nous élançons comme un seul homme vers la sortie mais, avant même d’avoir pu passer le seuil, nous sommes aveuglés par une série de flashes.

Nous voici immortalisés, La Castafiore, Poulidor et Madame de Pompadour, les yeux fermés, la bouche ouverte et la perruque de travers, dans le tonnerre d’applaudissements des concurrents déjà sortis d’autres chambres infernales.

Finalement nous terminons avant-derniers, l’honneur est sauf. Après un cocktail désaltérant bien mérité et, il faut bien l’avouer, pas mal de fou-rires devant la galerie de photos, le gentil organisateur nous remet la nôtre en souvenir. Je songe à la jeter dans la première poubelle rencontrée mais certaine que ce sera mon unique et donc dernier jeu d’évasion, je décide de la garder précieusement pour ne plus jamais me laisser piéger.

Corinne LN