04 B - Bruno - Ar wrac'h

Sur la banquette arrière est assis l’enfant sage. Le père est au volant, la mère, à ses côtés. Le jour n’est plus vaillant, déjà la nuit s’annonce. L’enfant s’ennuie lorsque soudain : « Voilà, c’est là !». Le voyage prend fin, on descend de voiture. L’enfant cherche la ferme, une grande bâtisse... Las ! Voici le logis, moins qu’une maisonnette, dont la façade triste, étroite et décrépie, offre une porte basse ainsi qu’une fenêtre. Il est déçu. Déjà on s’avance et on frappe. Un loquet se réveille, la vieille porte grince. Derrière, qui vient d’ouvrir, une forme courbée, penchée sur une canne avance à petits pas et s’offre à la lumière, une femme sans âge, toute de noir vêtue, à la mode bretonne. Elle pousse un grand cri de joie et tend le bras. La mère fait un pas, embrasse l’habitante. Le père fait de même. On parle, on se sourit, on s’embrasse à nouveau. On demande à l’enfant d’approcher. Il hésite, fait un pas timide, tend le cou, reçoit un baiser de lèvres sèches. Il s’écarte vite de cette peau plissée comme un papier froissé. Il observe à présent les billes de jais qui roulent dans leurs orbites, cette bouche édentée où s’agite une langue en tous sens, les vieilles mains ossues aux doigts croches, et les sabots de bois qui jouent à cache-cache avec le tissu lourd de la jupe de toile.

On entre. La pièce, minuscule et sans joie, faiblement éclairée des lueurs d’un feu maigre, se révèle à l’enfant immobile et surpris : face à l’armoire, un lit, devant la table, un banc, près de l’âtre, une chaise, et un évier de pierre. L’être sombre marmonne un sabir d’un autre âge, que l’enfant, étonné, écoute sans comprendre. Sa voix, faute de souffle, s’éteint quelquefois et les mots disparaissent avant d’avoir vécu. L’enfant s’assoit à table et contemple la scène : père et mère debout, au centre de la pièce, et cette femme en noir, telle une ombre dans l’ombre.

La suite est oubliée, seul cet instant résiste. Cet enfant, c’était moi - j’avais cinq ans à peine -, et cette femme en noir, la mère de ma grand-mère.

Bruno – Ar wrac’h (« La vieille ») - 05 .04.2020