04 B - Valérie W - Tard ou tôt

Le périphérique ceinture Paris, vers minuit et demi en juin 1985.

A vitesse exponentielle, mon chauffeur conduit une voiture familiale alors qu’il n’a pas d’enfant. Je le connais à peine. Une voix de femme résonne dans ma tête : « le sac ». Oui, elle l’appelle comme ça. Au fait, qui ça, elle ? Et lui, je ne sais plus s’il est blond, brun ou roux. A 130 dans les tunnels très éclairés, le béton file. Nous sommes seuls, je ne vois personne, la joue posée contre la vitre froide, les yeux perdus dans les lignes artificielles du monde urbain. Dans l’habitacle, ça sent la sueur, le plastique, la cendre froide. Il allume une cigarette derrière l’autre. Ça ne va pas lui suffire, il lui faut autre chose. Et il sait ce que je cherche. Peut-être cette nuit, il croit qu’il va pouvoir… que je vais enfin…

Bretelle prise sur les chapeaux de roues. Coincé entre le boulevard de la Chapelle et le boulevard Barbès, le quartier de la Goutte d’Or étale sa faune et sa crasse. Le « sac » cherche une place rue de Suez. Il tourne, ralentit, freine et se gare sur le trottoir dans un virage. Il ferme les portes de la voiture sans me jeter un regard. Il ne tient pas compte de moi, il connaît ma curiosité, mon envie de savoir, d’aller jusqu’au bout. Ça le fascine. Je regarde devant moi, en trottinant derrière lui. Lui, je m’en fiche, il ne m’intéresse pas.

On passe le porche d’un immeuble haussmannien qui a dû connaître des heures de gloire à présent oubliées. A droite un escalier. Un homme sans âge exerce une sorte de barrage. Après un bref regard, il nous laisse passer. Au 1er étage, un appartement, une très belle porte taguée, tâchée et entrebâillée débouche sur une pièce, haute de plafond et très longue, habillée d’élégantes fenêtres sur les quelques néons de la rue. Par terre, des matelas, des draps froissés, des détritus. Au fond, un évier encombré, sans doute le vestige d’une cuisine. Là-bas, dans les toilettes sans porte, la cuvette grise, quelqu’un est en train de vomir. Quelques punks posent de manière très étudiée : crêtes blanches hérissées à l’iroquoise, teintées en rouge sur les pointes, perfectos en skaï, des rangers mal lacées. Avec le « sac », ils forment maintenant un groupe de mâles blancs, têtes baissées. Négociation âpre à coups de borborygmes.

Soudain, la transaction est interrompue par les vitres brutalement pulvérisées. Des pavés atterrissent sur le plancher, les casseroles sales du bac projettent des arabesques de liquides glauques sur le mur jauni.

Protestations désabusées des autochtones. Encore les Algéris ! Un gang ennemi, bien connu, venu chercher les « crosses » du samedi soir. La réponse prend des allures de rituel : les punks préparent des coups de poing américains, des chaines, des masses brunes. L’un remonte son treillis, l’autre caresse les pointes d’acier de son bracelet de force. Là, peut-être une fille après tout, s’occupe de faire disparaître du trésor du jour. Toutes les poudres et les papiers d’alu flottent puis s’évanouissent dans les toilettes, chassés avec le vomi dans la tuyauterie dans un grincement de wagon rouillé. La « baston » se prépare dans un orage de cris d’affrontements de bêtes. La meute se jette dans l’escalier. Mon chauffeur me jette un œil et m’indique que le moment est venu. Je vais enfin la rencontrer. Il prend ma main. Je la lui reprends, je veux y aller seule.

Je descends. Lentement. Les iroquois sont massés sous le porche, porte cochère encore fermée frontière fragile et temporaire. Seules les vociférations joignent les assaillants dans la communion de leur violence. Il faut encore se motiver, s’émuler. Je les dépasse. Au ralenti, j’ouvre la porte du porche. Dans un silence incompréhensible, j’avance dans la rue.

Enfin ! Elle est là.

Tournée vers moi, elle a l’air de m’attendre. Je la regarde, à la fois rassurée et surprise de la découvrir habillée de tout ce noir. Elle entrouvre ses lèvres rouges et sourit de sa bouche d’ombre. Je suis sûre de la voir articuler : « tu viens, chérie ? ».

Dans la rue, toujours le silence, un moment suspendu pour une rencontre attendue.

Le temps reprend son droit. Les pavés volent à nouveau, des tirs s’échangent, des hurlements de haine, de peur, de douleur. Les punks me dépassent, crête en avant, les mains chargées d’armes de destruction massive, les adversaires invisibles derrière les voitures.

Je me tourne vers la silhouette incertaine de celle que j’attendais. Pour moi qui n’ai d’yeux que pour elle, elle esquisse un petit geste théâtral, une sorte de révérence. Ange noir, elle passe et repasse, effleurant au hasard quelques protagonistes. Alors comme des bougies mouchées, ils tombent à terre, morts d’un coup de couteau, d’une balle ou le crane démoli par un pavé. Mes poils se hérissent quand elle manque de me toucher. Mais non. Un projectile finit dans l’épaule d’un protagoniste. Les os se brisent, hurlement, chute.

Une voiture prend feu, ça sent l’hydrocarbure, le carbonisé. Au loin, des sirènes s’en mêlent. Un contrôle se met en place. Les agents, grands baraqués, arrêtent quelques personnes, les adversaires se retrouvent ensemble dans le panier à salade. Les ambulances embarquent les blessés et ceux qui n’attendent plus rien.

Elle, elle flotte toujours dans les parages, dans l’attente, une balle perdue peut être. Elle a l’air de danser dans une torsion de tissus sombres. A quelques centimètres du sol. Est-elle heureuse ? Elle gonfle, s’affine, disparaît et revient, danseuse de tango ou de valse. Ce qui la recouvre s’affine en voiles, en dentelles, derrière lesquelles, le néant prend forme.

Dans un souffle glacé, elle me survole, mange la lune et les étoiles tandis qu’un policier regarde mon passeport et me demande ce que je fais là.

Je lui désigne la figure qui s’élève à mes côtés : « j’étais venue… je voulais…., voir à quoi elle …».

« Vous avez fumé ? » me demande-t-il. Mais non, même pas. Cette graine de curiosité est naturelle, elle pousse en moi.

Le « sac » s’est vidé, il a une trace humide sur l’entrejambe de son pantalon. Il n’en mène pas large. Ses amis punks montrent leurs cartes d’identité, poudrées, tordues, immondes. Quelques-uns trainent leurs rangers sur le trottoir en attendant que les flics s’en aillent.

Là-bas, la dame du soir soulève sa capuche et me montre ses orbites vides. Elle rit sans bruit, s’enroule dans sa pelisse de velours arachnéen et se dissout doucement dans la nuit au bout de la rue.

Au sol, des plumes, du sang, une tête tranchée de coq à la crête encore rouge vif. En la poussant du pied, un des policiers regarde l’un des punks, ses cheveux dressés et colorés et dit d’un ton badin : « Un jour, vous finirez comme ça ! ».

Discrètement, je m’éloigne. Plus jamais je ne verrai mon chauffeur. Je surveille le ciel, mais elle ne reviendra pas. Direction le centre de la capitale, un peu de marche me fera le plus grand bien. Boulevard Magenta, les livreurs se garent en double file. Rue Saint Denis, on remballe les dessous chics. Place du Chatelet, les cafetiers attendent les couche-tard. Sous le pont au Change, coule la Seine.

Il est 5 heures, Paris s’éveille. Je n’ai pas sommeil.

Valérie W