04A- Béatrice Z - Caravansérail

Je vous parle d’un temps que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître !

J’avais décidé de me rendre à Shiraz non par l’avion, mais exceptionnellement par la route.

Shiraz est situé à prés de mille kilomètres de la capitale iranienne. A l’époque, à part l’avion, seuls les cars faisaient la route. Mais ce n’étaient pas des pullman avec air conditionné et sièges-couchettes ! C’étaient d’antiques bus, brinquebalants, sales et poussiéreux, aux vitres capricieuses ou carrément absentes… Le malheureux chauffeur, Inch Allah, risquait sa vie à chaque trajet : installé dans un improbable siège défoncé, souvent bricolé, il risquait sa vie - et celles des voyageurs - à chaque trajet ! Le moteur était poussif, fumant dans l’atmosphère déjà pestilentielle du bus… Quant aux freins, encore Inch Allah, qu’il fallait invoquer, s’ils fonctionnaient correctement, il fallait remercier le ciel ! Et bénir le chauffeur si l’on arrivait à bon port sains et saufs !

Donc, me voilà embarquée dans ce bus antique, heureuse de partager mon voyage avec d’authentiques autochtones, avec lesquels j’adorais baragouiner en Farsi ; je fis la connaissance d’une jeune femme américaine qui participait à l’aide que les USA apportaient à l’Iran : des équipes sanitaires, éducatives, artisanales, industrielles, étaient chargées d’apporter à de jeunes iraniens une formation moderne dans les domaines cités.

Occupées à notre conversation et à l’échange de nos expériences respectives (je travaillais alors pour l’OMS en tant que photographe et j’effectuais un reportage sur les services de santé et les études de médecine en Iran), la route nous parut moins longue : nous ne mîmes… qu’un peu plus de dix heures pour parcourir les quelques 450 km qui nous séparaient de notre première halte à quelques kilomètres d’Ispahan.

Le bus quitta la route principale et s’engagea dans un chemin poussiéreux et truffé d’ornières ; au loin, on distinguait un immense bâtiment qui vibrait dans le soleil couchant et la poussière… je demandais à mon voisin iranien quel était cet endroit : il me dit que c’était un « Chapark », un ancien relais de poste, qui voisinait avec un caravansérail.

Quel mot magique ! Mon esprit s’enflammait rien qu’à l’évocation de ce symbole qui jalonnait les déserts et hébergeait des caravanes de dromadaires et de chameaux à longueur d’année… Je pensais à René Caillé, à Théodore Monod, à Frison-Roche…

La réalité me ramena sur terre brutalement : le bâtiment, fait de terre cuite et de torchis, de couleur presque rose, semblait prêt à s’effondrer sur lui-même, mais j’y entrais sans hésiter ! Un relent violent et aigre envahit mes narines. Je reconnaissais l’odeur caractéristique des « poustines », ces peaux de chèvres joliment brodées, aux longs poils blancs et poisseux et qui faisaient fureur en occident ! Trop excitée par le lieu, plongé dans une pénombre épaisse qui contrastait brutalement avec la violente lumière de l’extérieur, j’occultais l’affreuse odeur et je parvins à distinguer dans un coin un Samovar fumant, qui ronronnait sur un réchaud à butane. « Béfarmé » ! C’était le vieux bonhomme, gardien du lieu, qui m’offrait spontanément un « Tchaï », noir et épais, que j’accueillis avec joie tant il était le bienvenu ! Comme j’aimais cet accueil chaleureux de tout iranien lorsque vous pénétrez dans leur maison ou le lieu dont ils ont la charge ! Il nous indiqua les cellules où nous pourrions nous reposer, sobrement meublées d’un châlit spartiate en bois rustique, recouvert d’une bonne épaisseur de paille. Pas d’électricité, il n’y avait ni fenêtre ni porte, simplement une minuscule ouverture grillagée donnant sur l’extérieur. Il fallait se protéger des vents de sable très fréquents dans cette zone désertique. J’eus vite fait de dérouler mon sac de couchage et de sortir ma lampe électrique, et j’allais explorer les alentours. De chaque côté du couloir s’alignaient une trentaine de cellules identiques à la mienne, Le bâtiment était bas, il y régnait une fraîcheur inattendue grâce aux murs épais, et il semblait que les voyageurs du car allaient être les seuls occupants pour la nuit. Le gardien nous indiqua l’endroit où nous pourrions nous installer pour manger. Il nous expliqua avec force gestes, que les caravanes chargées de céréales, de sel, d’objets domestiques, de meubles même, s’arrêtaient dans le temps pour se reposer avant d’aller le lendemain vendre leurs cargaisons dans la ville d’Ispahan. L’endroit était dans les temps reculés un relais de poste, et un abri était réservé aux nombreux animaux de bât et à leurs cargaisons.

Il nous mena à l’extérieur où un puits permettait de nous abreuver et de faire une toilette succincte. L’eau y était délicieusement fraîche. Une petite tour en pisé, surmontée d’une modeste coupole, semblait veiller sur la salle de prière, toujours utilisée par les voyageurs pratiquants. Je trouvais l’endroit émouvant, plein de charme et de tranquillité. Situé assez loin de la grande route, un silence reposant y régnait.

Je n’avais pas du tout envie de dormir, je désirais jouir de l’endroit de tout mon être ! J’allais m’asseoir sur un tronc de bois à l’extérieur, commençais à déballer le frugal repas de riz et sabzis (légumes) préparé sur place par le gardien lorsque la passagère américaine me rejoignit. Pour elle, qui n’avait jamais quitté les Etat-Unis et n’avait aucune notion de ce que pouvaient être les caravanes au siècle dernier, c’était une fabuleuse découverte ! Et pour moi, un plaisir de lui raconter les expéditions sahariennes de nos fameux explorateurs au XIXème siècle.

L’obscurité était totale, nous étions seules dans ce désert pierreux et rude, au milieu de nulle part… Les étoiles caressaient doucement la terre de leur lueur tremblotante, c’était un spectacle de contes de fées que je n’oublierai jamais…Quelques chants d’oiseaux, invisibles, parsemaient de poésie cette nuit sereine et sublime.

Je savais que le lendemain, nous roulerions vers Shiraz, encore cinq cents kilomètres, où m’attendait une chambre luxueuse et sans charme aucun dans un palace de la ville…

Béatrice