04A-Barthélemy D.-Ma chambre était immense

Ma chambre était immense.Tellement grande qu’elle abritait un terrain de basket, la ville de Gotham City et ses habitants, l’île de Jurassic Park, la première ligne de chemin de fer qui traversait les montagnes du Colorado, sans oublier le plus beau ciel étoilé que mes yeux d’enfant aient eu la chance d’admirer. Chaque soir, au-dessus de tous ces mondes, les étoiles apparaissaient une fois la lumière éteinte, avec toutes la même intensité, la même brillance. Dans ma nuit, il n’y avait que des Sirius et jamais un nuage pour m’empêcher de les voir. Les bourrasques, la pluie et le tonnerre avaient beau s’abattre parfois sur la porte blanche en bois peint qui me séparait du reste de la maison, mon anti-cyclone résistait, toujours. Le bois n’a jamais craqué et le métal de la poignée n’a jamais plié. J’étais à l’abris dans le territoire de mon imaginaire, à disputer des matchs gagnés d’avance et à régner sans partage sur mes états unis.

Ma chambre était immense, autant que mon lit était petit. Posé sur une vaste moquette bleue, il ressemblait à une barque flottante sur une mer paisible et sans marée, où dérivaient des caisses de jouets. De l’autre côté de la pièce, il y avait un autre lit, une autre barque. C’était celle des amis qui me rendaient visite mais surtout celle de ceux qui ne me quittaient jamais : mes animaux en peluche, et Johna, mon Cavalier King Charles. Un chien de chasse qui n’a jamais couru qu’après les caresses de ses maîtres. Entre ces quatre murs blancs, encore vierges des posters de mon adolescence, j’avais donc de fidèles compagnons à mes côtés, mais ce n’était pas les seuls à pouvoir pénétrer dans ma forteresse. Les bruits de la maison trouvaient toujours un passage pour venir jusqu’à moi. Le craquement des marches de l’escalier que mon frère ainé dévalait du matin au soir, les nocturnes de Chopin que ma mère écoutait pendant l’hiver, le sifflement de la cocotte-minute, le concert des voix pendant les dîners d’adultes, et les silences aussi. Ceux échangés par mes parents et ceux des absents qui prenaient de plus en plus de place.

Sous la porte, les parfums arrivaient aussi à se glisser pour m’inviter insidieusement à sortir. Comment résister aux effluves de bœuf bourguignon, de rôti de porc aux pruneaux ou de truite saumonée à la sauce beurre-citron ? Comment résister aux notes de First de Van Cleef, le parfum que ma mère portait avant de s’en aller quelque part ? Alors moi aussi, je sortais un instant, avant de revenir, toujours.

Ma chambre était immense et aujourd’hui, mes souvenirs s’y perdent. Au milieu des étagères poussiéreuses, pleines de livres offerts que je n’aurais jamais lus, au milieu de mes dessins de dinosaures et de ninjas dont les traits aux feutres ont perdu leurs couleurs, je n’arrive plus à faire la mise au point. Les détails m’échappent. Avais-je déjà un petit bureau à l’époque ? De quel motif était la frise murale qui faisait le tour de la pièce ? J’ai beau souffler pour épousseter mon enfance, seules restes les sensations, les intuitions, les flashs. Celui où en jouant avec mon frère, ma tête vient heurter à plein vitesse le coin de la porte. Celui du sang sur le sol. Celui des cailloux jetés aux carreaux de mes fenêtres en pleine nuit. Celui de Johna qui grimpe sur mon léopard en peluche pour s’offrir quelques secondes de plaisir. Et puis plus rien. Comme si après avoir changé de vie et de maison, je n’avais jamais déballé mes cartons. Comme si en sortant de cette chambre pour la dernière fois, j’avais fermé la porte sur mon enfance, emmuré mon royaume.

Vingt-cinq ans plus tard, une seule chose est claire dans ma mémoire : ma chambre était immense.

Barthélemy D.