04A-Bénédicte/Fredaine Chambre

Partager sa chambre ? La chambre qui leur avait été affectée pour cette nuit-là était située dans la partie ancienne de la maison, au second étage, au bout d’un étroit couloir. La porte toute mince et branlante, en bois peint en vert clair s’ouvre à l’aide d’un loquet et non d’une poignée. Face à la porte, une petite fenêtre charmante. C’est une fenêtre en chien assis dans la toiture. Orientée à l’Est, elle donne sur une vaste pelouse ronde bordée de rosiers en fleurs, et sur un grand tilleul derrière lequel on devine l’allée carrossable qui rejoint la route deux kilomètres plus loin. Arnaud et Juliette n’ont pas beaucoup de temps, ils ne s’attardent pas davantage devant le paysage et parcourent les lieux du regard. Cette petite pièce mansardée a été jadis peinte à la chaux. Le long de la mince cloison qui la sépare du couloir, une table de toilette sur laquelle une cuvette en faïence décorée de motifs végétaux bleu pâle et un broc ventru assorti déposé au centre n’incite pas véritablement aux grandes ablutions. A l’angle, dans le coin, un fauteuil bas. Sur le mur de gauche, le long de la cloison qui sépare de l’autre chambrette, un lit fermé aux deux extrémités par des montants en acajou terni, disparaît sous les édredons bien tirés. Il est là calé sous une poutre, ramassé sur lui-même, comme prêt à sauter. Le mur qui fait suite est celui de la fenêtre, rejointe par une étagère contenant quelques vieux ouvrages sur l’équitation. Une chaise à l’assise en paille, postée de trois-quarts devant la fenêtre, accompagne une table recouverte d’un cuir écaillé et durci qui autrefois a été d’un beau vert sombre, bordé d’or. Sur la table, un bouquet de capucines toutes fraîches accueille les nouveaux arrivants. Dans le tiroir entr’ouvert, une bouteille d’encre a séjourné longtemps si l’on en juge par les taches de couleur noire qui maculent le fond. Enfin sur le mur de droite, une cheminée en bois dont l’élégance surprend dans le bric à brac général, est flanquée d’un poêle en fer blanc pour se chauffer en hiver. Dommage de masquer une jolie cheminée de la sorte, songent-ils. Puis une autre porte brinquebalante ouvre sur une penderie trop peu profonde pour les cintres. Peu importe, ils n’en auront pas besoin. Le sol de cette petite pièce est recouvert de vieilles tomettes d’un rose poudré usées par les ans, à la surface irrégulière. Un gros coussin de couleur indéfinissable, moutarde peut-être, bien tassé entre le fauteuil et le pied du lit complète le tapis trop mince, râpé, qui meuble comme il le peut le milieu de la pièce.

Visiblement cette chambre n’a pas été entretenue depuis l’entre-deux guerres, et n’est habitée qu’occasionnellement. La maîtresse de maison a essayé de la rendre agréable avec ce bouquet de capucines aux coloris vifs, orange et jaune, mais la fenêtre ouverte sur la campagne ne parvient pas à dissiper l’odeur étrange, lourde, qui habite le lieu. Ils ne s’attardent pas sur ce détail. Ils se changent rapidement : ils ne veulent pas être en retard à la cérémonie du mariage pour lequel ils sont venus, invités par des amis d’autrefois qui leur ont proposé de les loger « sans façon ». Partis aux aurores pour affronter depuis chez eux 400 kilomètres, ils sont bien las, mais autant faire acte de présence !

La cérémonie se déroule correctement. Le cocktail n’en finit pas, comme d’habitude. On manifeste mondainement une joie de retrouver de vieilles connaissances, on bavarde souvent pour ne rien dire. Puis on commence à avoir un peu frais malgré la saison estivale qui commence. Enfin le dîner est annoncé. Sous la vaste tente blanche aux lumières tamisées, le couvert est dressé sur une dizaine de tables rondes. A l’entrée, une liste a affecté les places des convives. Ouf, ils seront à la même table. Ils sont rassurés car en définitive, ils ne connaissent pas grand monde. Décidément toutes ces réunions de famille élargies aux amis sont toujours aussi ennuyeuses. Le repas s’étire en longueur. Les parents font chacun une allocution attendrie sur leur progéniture qui en ce grand jour s’envole dans la vie. Et on ne peut échapper au récapitulatif du parcours des héros du jour concocté par les petits cousins… Lorsqu’enfin le dessert arrive, une énorme pièce montée portée par deux serveurs, l’assistance applaudit. Arnaud et Juliette soulagés perçoivent le bout du tunnel de cette journée interminable pour eux. Deux choux à la crème posés dans leur assiette sont prestement avalés. Bientôt, le père de la mariée ayant invité sa fille à danser, ils saisissent l’occasion d’un mouvement de foule pour s’éclipser discrètement.

Enfin libres et seuls ! Les voici dehors, dans le noir total. C’est la nouvelle lune ils ne voient rien. Tandis que leurs yeux s’habituent à la nuit, l’herbe chargée de rosée trempe leurs souliers de citadins. Ah ! Là-bas, la lueur de la maison. Le chemin balisé de photophores les guide à bon port. Un gardien leur ouvre la porte, ils empruntent à tâtons l’escalier en chêne bien ciré qui accède au premier étage. Seuls les tableaux – tous des portraits de famille - sont éclairés dans la cage de cet escalier fantomatique. Une vieille dame aux cheveux gris poudrés les regarde avec bienveillance de ses yeux clairs. Plus haut, cet homme à la barbe carrée, main sur la hanche semble de son regard courroucé leur demander pourquoi ils se sont échappés si tôt. En haut de l’escalier, soudain deux silhouettes leur font face dans la pénombre. Interdits, ils s’arrêtent une seconde, le cœur battant, juste le temps de s’apercevoir qu’il s’agit de leur propre reflet dans un miroir. Fâchés de leur stupidité, ils poursuivent leur ascension sur la pointe des pieds. On ne sait jamais, quelqu’un pourrait déjà être endormi.

Arrivés au second étage, le petit couloir desservant leur chambre les attend.

- Ah nous y voilà, dirait-on ! déclare Arnaud en se redressant. Mal lui en a pris ; il heurte brutalement la poutre qui traverse le passage, en biais. De jour il n’avait pas remarqué cet obstacle de taille. Il comprime comme il le peut la bosse violette qui ne tarde pas à se former. Juliette le tire par la manche pour continuer leur progression.

Devant la petite porte peinte en vert pâle, ils marquent un arrêt. Elle est entr’ouverte alors qu’ils sont certains de l’avoir bien fermée en partant. Arnaud maugrée, on ne peut même pas être tranquilles ici ! Sa femme pense avoir entendu comme une respiration. Un peu inquiète elle lui fait signe de se taire et pénètre dans la chambre sans allumer. Un grognement sourd et prolongé les accueille. Ils s’arrêtent. Le grognement aussi. Juliette tend la main vers l’interrupteur. Grognements, griffures sur un tissu répondent au geste. Qu’est-ce que c’est ? En homme, Arnaud écarte fermement la jeune femme en appuyant sur l’interrupteur qui allume une ampoule nue au plafond. Ils découvrent alors sur le lit un chien. Un chien magnifique certes, berger allemand ou malinois, ils ne savent pas, mais tout de même c’est un chien, dressé sur ses pattes avant, l’arrière train encore assis dans la douceur des édredons. Il halète. C’est lui qui grogne, on le dérange visiblement. Que faire ?

D’abord faire ami-ami, peut-être est-il méchant ce chien après tout… Puis passer à l’action.

- Allez, descends de là, ce lit est pour nous, dit Arnaud en montrant autoritairement le sol de l’index. Le chien n’en a cure. Il piétine les édredons en tournant sur place, s’arrête, recommence en sens inverse.

- Allez, descends ! Après s’être laissé courtiser l’indésirable finit par obtempérer, les oreilles basses, rampant légèrement, il sait parfaitement qu’il ne devrait être là.

- Ah oui, tu es pris en faute mon vieux. Depuis quand les chiens dorment–ils dans les lits ? L’animal, assis sur le tapis usé, le regarde, implorant, il remue la queue, la tête penchée, la langue passe rapidement sur les babines, il frétille, fait un pas vers le gros coussin, il se rassied, tourne sur lui-même, se rassied, regarde le coussin à nouveau.

- Qu’est-ce que tu veux, dormir sur le coussin ? Bah vas-y ! Le chien ne se le fait pas dire deux fois. Avec une joie sans mélange, il saute sur le coussin qu’il pétrit de ses pattes, il tourne sur lui-même dans un sens puis dans l’autre pour trouver l’endroit le plus confortable. Ça y est, il a trouvé, il se laisse tomber sur place, le nez sur l’arrière train et demeure parfaitement immobile.

- Bon c’est gagné, mais Dieu qu’il sent mauvais cet animal ! C’est à tomber à la renverse. J’ai compris d’où venait l’odeur désagréable de tout à l’heure… C’était la sienne !

- On va le mettre dehors cette nuit, je n’en veux pas dans ma chambre, déclare Juliette. Il est certainement plein de puces et la couverture est toute chaude, il est sûrement installé depuis un moment, le bougre !

- Eh bien, occupe t’en, moi j’en ai assez. Pousse-toi un peu, je voudrais m’allonger moi aussi.

- Je ne peux pas plus, je suis déjà dans le mur !

- Bon, on va se serrer un peu, tant pis.

Arnaud s’assied lourdement sur le bord du lit, lève les pieds pour s’allonger. Ils heurtent le montant du lit. Aïe ! Il recommence l’opération après s’être déplacé vers la tête du lit. C’est à peine mieux. Juliette étant quasiment endormie il se glisse sous les draps. Mais il faut bien admettre que ce lit n’est pas assez long pour lui !

- Ça ne va pas du tout, s’écrie-t-il en se redressant comme un beau diable au bout de dix minutes passées à tenter de déplier ses jambes crispées. Il a beau faire, il ne tient pas dans le volume imparti.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? Ronchonne sa femme, ébouriffée dressée sur son séant.

- Le lit !

- Quoi le lit ?

- Il est beaucoup trop court pour moi, je ne tiens pas là-dedans !

- Allons ne fais pas de manières, allonges toi et dors.

Ils ont beau discuter, c’est sans solution, l’une veut dormir, l’autre est furieux de n’avoir pas assez de place, ni en longueur ni en largeur. C’est un lit pour une personne, ma parole !

Vers trois heures du matin, la solution suivante est adoptée : Juliette, généreuse, propose à son mari de prendre le matelas tandis qu’elle dormira sur le sommier directement. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il tire énergiquement sur le matelas, emportant draps et couvertures. C’est à peine s’il entend ses protestions à elle, demeurée sans rien d’autre que le seul sommier et un oreiller trop gros. Il s’enroule confortablement et sombre aussitôt dans un sommeil réparateur. Quant à Juliette, habituée aux aléas des voyages, elle a sorti de son sac le duvet qu’elle emporte toujours dans ces circonstances. Installée en biais sur ce sommier effectivement très court et trop étroit pour deux, elle s’endort, non sans avoir entendu le chien se retourner bruyamment sur son coussin, en dégageant son parfum naturel. On a oublié de le sortir ! Tant pis.

Le lendemain matin, le soleil levant projeta ses rayons indiscrets dans la chambre. Effleurant les couvertures et les draps d’Arnaud, sur le matelas posé à même le sol, il découvrit un garçon tout ébouriffé le dos appuyé sur celui du chien venu s’allonger à ses côtés. Le chien ouvrit un œil, s’étira en baillant, reprit sa position confortable contre son voisin toujours endormi.

Juliette releva la tête à l’incursion de cette lumière très matinale. Elle ne put s’empêcher de rire en constatant que les pieds de son mari dépassaient nettement du matelas, puis elle se retourna en rouspétant intérieurement contre les sommiers trop durs.

Plus tard, au petit déjeuner, lorsqu’ils racontèrent leur folle nuit, ils apprirent qu’ils avaient dormi dans la chambre de Castor.

- Castor ? Qui est-ce ?

- Castor le chien ! C’est dans cette chambre que son maître dort habituellement, le chien au pied du lit. L’animal, toujours fidèle au poste, a gardé l’habitude d’y loger en son absence.

Cette révélation fournissait l’explication : il était normal qu’ils aient dormi avec ce chien, puisque c’était lui l’occupant le plus assidu. A la réflexion, ils s’estimèrent heureux que Castor les ait adoptés et ait accepté de partager sa chambre avec eux… Et ils décidèrent une fois pour toutes avoir passé une excellente nuit.

Fredaine ☐